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WADE, LA POLITIQUE DANS LE SANG

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À 90 ans passés, l’ancien chef de l’État aurait pu goûter les joies d’une retraite bien méritée. Penser cela serait mal connaître "Gorgui", lui qui ne s’est jamais senti aussi vivant que sur le ring



WADE, LA POLITIQUE DANS LE SANG
C’est une modeste maison de plain-pied flanquée de larges panneaux ocre et ceinte d’un haut mur blanc qui empêche ses occupants de profiter de la vue. Abdoulaye Wade a pris ses quartiers en avril dans cette bâtisse solitaire et sans âme, qui fait face à l’Atlantique sur le flanc de la corniche ouest de Dakar, après un séjour de plus de deux mois dans une suite de l’hôtel Terrou-Bi – là aussi face au grand large.

Depuis sa brouille avec son vieux complice, Madické Niang, l’ancien président a déserté la villa luxueuse de Fann Résidence, que l’avocat mettait à sa disposition à chacun de ses séjours. Et sa maison historique du Point E, toujours en travaux, ne l’a pas accueilli de longue date.

Après son retour en fanfare à Dakar en février dernier, à quelques jours de la présidentielle, il s’est fait étonnamment discret. Les dernières images le montrent gravissant à grand-peine la passerelle d’un jet qui l’a conduit à Conakry pour rencontrer Alpha Condé. À son retour trois jours plus tard, l’ancien chef de l’État, qui venait d’appeler les foules à saboter le scrutin, avait mystérieusement remisé son costume d’opposant va-t-en-guerre. Devenu doux comme un agneau et muet comme une carpe, il vit, depuis, reclus et n’est plus apparu en public.

Déposer les armes ?

À 93 ans – « hors taxes », ajoute dans un sourire l’un de ses proches –, « Gorgui » (« le vieux », en wolof) s’est-il résolu à déposer les armes ? Au Parti démocratique sénégalais (PDS), le dernier carré de ses fidèles n’ose y croire. « Il l’a toujours dit : son ultime combat consistera à ramener le PDS au pouvoir. Il ne compte pas se reposer avant », témoigne son ancien ministre, Amadou Sall.

Certains chefs d’État s’accrochent au pouvoir comme si leur existence en dépendait. Abdoulaye Wade, lui, a besoin du combat politique comme la vie, de lumière et d’oxygène. Incapable de se passer de ses joutes, il a fait de son existence après le pouvoir un éternel recommencement. Incarnation sénégalaise d’Opposant-Historique, personnage factice créé par l’humoriste Mamane, Abdoulaye Wade aura réussi cet exploit : défier pendant près de cinq décennies, avant et après son propre règne, les trois autres présidents qui se sont succédé à la tête du pays.

Lorsqu’il quitte le palais de la République en 2012, au lendemain d’une troisième candidature controversée qui a tourné au fiasco, Abdoulaye Wade donne pourtant l’impression de tourner la page. Il fait savoir à Macky Sall qu’il se tient à sa disposition pour lui prodiguer d’éventuels conseils, puis plie bagages avec femme et enfants, et pose finalement ses valises en région parisienne.

Dans la villa en pierre meulière, qui appartient à son épouse, Viviane, il lit et reçoit beaucoup, tout en pilotant à distance le parti qu’il a fondé et dont il s’est refusé à céder les rênes. « Entre 1988 et son élection, en 2000, il avait toujours vécu entre Dakar et Versailles. C’est aussi une manière de rendre plus solennel chacun de ses retours au pays, lors d’événements politiques importants », résume Amadou Sall. Un moyen aussi « de faire des économies, et d’engranger un peu de trésorerie car, au Sénégal, entre l’organisation des réunions, l’entretien de la permanence du parti et les sollicitations des militants, faire de la politique coûte très cher ».

À ses visiteurs, Wade explique vouloir « renouveler sa vision du panafricanisme » et mettre son « expertise au service du continent ». En 2013, au creux de la vague, l’ancien président n’en fait pas mystère : il attend que les grands de ce monde le sollicitent, se rêvant en patriarche écouté ou en médiateur apte à dénouer les crises du moment…

Afin de concrétiser ce dessein, il fonde à Dubaï Wade International Consulting. « Pour transmettre mon expérience à d’autres chefs d’État », glisse-t-il. L’Afrique, pourtant, avancera sans ses conseils, le laissant ressasser ses souvenirs dans le salon de son pavillon versaillais.

Macky Sall, le nouvel ennemi politique

Il est vrai que c’est toujours au Sénégal que bat le cœur de ce fervent talibé mouride. D’autant que les foudres du nouveau régime se sont abattues sur son clan, au prétexte de lutter contre la corruption. Plusieurs de ses anciens ministres, visés par une enquête préliminaire, ont interdiction de quitter le territoire. Surtout, Karim, le fils chéri qu’au crépuscule de son règne il avait élevé au rang de superministre, est soupçonné d’enrichissement illicite. Il risque jusqu’à dix ans de prison.

Paradoxalement, Abdoulaye Wade vit cette perspective comme un bain de jouvence. Lui-même a effectué plusieurs séjours derrière les barreaux, confortant sa légende d’opposant irréductible. Le 17 avril 2013, lorsque Karim est inculpé et placé en détention provisoire à Dakar, son père se trouve un nouvel ennemi politique en la personne de Macky Sall.

Depuis la France, pendu au téléphone, Gorgui fourbit ses armes. En avril 2014, il orchestre son come-back à Dakar. Sur la route reliant l’aéroport à la permanence du PDS, il dénombre des « millions de Sénégalais » venus l’acclamer, comme s’il tentait de ressusciter la mythique « marche bleue » (la couleur du PDS), qui avait précédé sa victoire face à Abdou Diouf, en 2000. Les crocs du vieux lion sont restés affûtés. Dans une longue interview à Jeune Afrique, il défie ouvertement son successeur : « Je peux renverser Macky Sall à tout moment. Il me suffit de lancer les populations sur le palais. »

Accents de tribun

Quelques mois plus tard, alors que le procès de son fils défraie la chronique, il accuse le nouveau régime d’avoir bradé les intérêts de l’État dans son contentieux avec ArcelorMittal. L’ancien dirigeant est surtout le premier à accuser Aliou Sall, frère cadet du président, d’avoir tiré profit d’un trafic d’influence dans l’affaire des deux blocs d’exploration concédés à la société Petro-Tim.

Des accusations qu’il réitère en novembre 2014, sur l’estrade lors d’un grand meeting tenu par le Front patriotique pour la défense de la République (FPDR) sur la place de l’Obélisque, à Dakar. Parlant sans notes pendant plus d’une heure, Abdoulaye Wade retrouve les accents de tribun qui avaient bâti sa légende.

Mais depuis 2000, les choses ont changé. Il est désormais trop âgé pour briguer la magistrature suprême. Sa revanche se jouera donc par procuration : en mars 2015, à quelques jours du verdict de la Cour de répression de l’enrichissement illicite, qui condamne Karim Wade à six ans de prison et à une amende pharaonique, Wade impose au PDS de désigner son fils comme candidat à la prochaine présidentielle.

Face à cette « dévolution monarchique du pouvoir », plusieurs caciques libéraux font grise mine. La plupart d’entre eux quitteront d’ailleurs le parti au cours des mois suivants. Si personne n’ose défier le Vieux, chacun devine que son combat relève désormais d’une vengeance dont la politique est la toile de fond : faire plier Macky Sall et réhabiliter Karim.

Comme le messie

Depuis la France, où il est retourné vivre, il prépare donc les prochaines échéances. En juin 2016, Karim a été gracié et a opté pour un exil mutique au Qatar. Lorsque son père revient à Dakar, en juillet 2017, c’est pour prendre la tête de la principale liste de l’opposition aux législatives. Mais avec 16,7 % des suffrages, la prestation s’avère médiocre. Qu’importe ! Wade a déjà les yeux rivés sur la présidentielle de février 2019. Il contraint son parti à adopter la stratégie du « Karim ou rien ! » – une obsession qui finira par priver le PDS de candidat.

Au début de l’année, c’est un homme vieilli, au teint cireux et à l’élocution pâteuse, qui se campe devant une caméra, dans son salon, pour se poser en ultime recours dans une vidéo de treize minutes : « Alors que je suis à l’étranger, de nombreux Sénégalais […] m’ont fait parvenir des messages pressants me demandant de rentrer au pays pour l’aider à sortir de la crise profonde dans laquelle il est plongé aujourd’hui. »

Wade renoue avec un registre qu’il affectionne : celui du messie politique. En avril 2014 déjà, il indiquait avoir « senti à distance les souffrances du peuple » et avoir « décidé de rentrer pour lui indiquer la voie ». Mais cette fois, le charme n’opère plus. Ses appels au boycott de l’élection ne provoquent qu’une indifférence polie dans les rangs d’une opposition bien décidée à jouer son va-tout. La stratégie du vieux lion ne convainc pas davantage dans les rangs – de plus en plus dégarnis – du PDS.

« Plus il prend de l’âge, plus Abdoulaye Wade se concentre exclusivement sur son fils, et plus c’est celui-ci qui gère son père, confie un proche sous le couvert de l’anonymat. Désormais, c’est Karim qui a le dernier mot concernant les décisions du parti. »

Fin de la partie ?

Depuis plusieurs années déjà, ses proches le dissuadent d’accorder tout véritable entretien aux médias. Son entourage le sait « incontrôlable ». Dans sa nouvelle maison à flanc de colline, quelques cadres du PDS lui rendent toujours visite en attendant son prochain départ pour Versailles, qu’on annonce imminent. Mais le gratin de la classe politique ne semble pas s’y presser.

Ses héritiers estiment-ils que son récent échec à mobiliser marque la fin de la partie ? La nouvelle coqueluche de l’opposition, Ousmane Sonko, est née en 1974, l’année où Abdoulaye Wade, à 48 ans, fondait le PDS. Après l’avoir combattu en 2012, l’ancien inspecteur des impôts se montre aujourd’hui plus indulgent : « Quoi qu’on ait pu lui reprocher et qui lui a valu de perdre le pouvoir, sur la question de la souveraineté et du patriotisme, c’est lui qui s’est le plus illustré parmi les quatre présidents du Sénégal. »

Senghor avait acquis l’immortalité en entrant à l’Académie française en 1983, deux ans après avoir quitté définitivement le pouvoir et la vie politique. « Wade, lui, est né pour se battre. Il mourra en se battant », prophétisait l’un de ses proches collaborateurs. Quant à l’immortalité, l’intéressé a sa petite idée, qu’il résumait à JA en 2014 : « Je sais que j’ai fait tellement de bien sur la terre que j’irai au paradis. »

[Mise à jour : Depuis la publication de cet article, le 14 juillet, Abdoulaye Wade a renoué avec son statut d’opposant historique. Après une apparition publique à l’occasion de sa rencontre avec le khalife général des mourides, le 18 juillet, l’ancien chef de l’État s’est affiché avec plusieurs personnalités de l’opposition dont Ousmane Sonko, candidat malheureux à l’élection présidentielle, venu recueillir ses « conseils avisés ».

Le chef du PDS a surtout décidé de remanier les instances dirigeantes de son parti. Le 9 août, il en a écarté certains de ses vieux compagnons de route, élevant son fils Karim au statut de numéro 2 de la formation libérale. Une promotion qui a du mal à passer parmi les cadres historiques du parti. Taxant cette restructuration d’ »illégale », certains d’entre eux ont déclaré une guerre ouverte aux jeunes Karimistes… tout en s’abstenant de contester la légitimité de leur insubmersible mentor.]

Dans le confort douillet du Terrou-Bi

Drôle d’endroit pour une campagne. À son retour à Dakar, le 7 février dernier, Gorgui atterrit à l’hôtel Terrou-Bi, tel un banal touriste. Avec son épouse, Viviane, il prend ses quartiers au premier étage, dans une suite Business Junior Panoramique, composée d’un salon et d’une chambre. Dès son arrivée, leaders politiques et personnalités se précipitent pour le saluer, comme l’on part recueillir la bénédiction du khalife général de Touba ou de Tivaouane.

Pour ses rendez-vous, discrets ou médiatisés (comme la visite du candidat Ousmane Sonko, le 9 février), Abdoulaye Wade dispose d’une salle de réunions. Mais à son retour de Conakry, le 18 février, le Vieux déserte la conférence de presse qu’il a lui-même convoquée. Il ne réapparaîtra plus.

« La plupart du temps il mangeait via le room service », indique un employé, qui ajoute que l’ancien président se montrait sympathique avec le personnel, avec qui « il s’arrêtait pour papoter ». Mais qu’« il n’est quasiment pas sorti de l’hôtel ».

Source Jeune Afrique

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Lundi 9 Septembre 2019




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