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Agro « Le gouvernement sénégalais a clairement sacrifié les huileries privées au Sénégal » (Nicolas Brugvin, DG de la Copéol)

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Agro « Le gouvernement sénégalais a clairement sacrifié les huileries privées au Sénégal » (Nicolas Brugvin, DG de la Copéol)
Opérant sur le marché de l’arachide du Sénégal depuis quelques années, les négociants chinois ont bouleversé l’industrie en offrant des prix supérieurs au tarif minimum fixé en début de chaque campagne. Et si les producteurs s’en sortent avec de meilleures rémunérations, la surenchère a surtout remis en cause l’approvisionnement en arachide des huiliers locaux. Bousculés par cette vague, ceux-ci peinent à faire tourner leurs usines et certaines ont déjà fermé leurs portes. Parmi celles-ci, figure la Compagnie de production des Oléagineux (Copéol), second plus gros huilier du Sénégal, qui a cessé ses opérations le 31 janvier dernier. Nicolas Brugvin, son directeur général, revient avec l’Agence Ecofin, sur la situation de l’entreprise.



AE : Pouvez-vous nous présenter brièvement la Copéol ?

NB : Copéol est une entreprise franco-sénégalaise qui associe trois parties. Il s’agit de deux groupes industriels français que sont le groupe Avril, leader dans le métier des oléagineux en France, et le groupe Castel très présent en Afrique, ainsi qu’un investisseur privé sénégalais, le groupe AKF, qui a une grande expérience historique dans la filière arachidière sénégalaise. Elle exploite une usine de décorticage et de trituration de 100 000 tonnes de graines d’arachide dans le port de Kaolack et exporte sa production en Europe et en Chine.

1 DG COPEOL

Nicolas Brugvin : « Nous avons arrêté toute activité le 31 janvier dernier. »



Son business-model était basé sur la contractualisation directe avec les organisations de producteurs auxquelles elle avance, sans intérêt, des intrants de qualité en contrepartie de la livraison d’une partie de leur production.



AE : Quel a été le volume d’arachides que vous avez réussi a collecté auprès des producteurs en 2018/2019 et quels ont été vos objectifs en 2019/2020 ?

NB : En 2018/2019 nous avons collecté 61 000 tonnes de graines que nous avons transformées. Notre objectif pour cette campagne était de 70 000 tonnes, nous avions avancé pour cela environ 4 milliards FCFA sous forme de semences (952 millions FCFA), d’engrais (1,07 milliard FCFA), de fonds de roulement (1,7 milliard FCFA) et de produits de lutte contre l’aflatoxine (166 millions FCFA).



AE : Comment s’est passée votre campagne jusqu’à la fin du mois dernier ?

NB : Nous avons collecté 2500 tonnes de graines, un volume insuffisant pour démarrer notre usine que nous allons fermer. Nous avons arrêté toute activité le 31 janvier dernier.



AE : Comment est-ce que les achats des négociants chinois ont-ils perturbé vos approvisionnements ?

NB : Les négociants chinois bénéficient d’une distorsion qui condamne l’industrie huilière sénégalaise. La Chine et le Sénégal ont signé un accord qui permet l’exportation de l’arachide d’huilerie en exonération de toute taxe alors que l’huile est lourdement taxée et le tourteau (le coproduit) interdit à l’exportation en Chine. Comme les prix internationaux sont déterminés par le marché chinois, les acheteurs chinois ont donc tout intérêt à préférer la graine à l’huile. La distorsion est insurmontable.

« Comme les prix internationaux sont déterminés par le marché chinois, les acheteurs chinois ont donc tout intérêt à préférer la graine à l’huile. La distorsion est insurmontable.»

Il faut ajouter à ce facteur que l’arachide est, pour les entreprises chinoises opérant au Sénégal dans différents secteurs, un véhicule inespéré pour rapatrier des devises. Dans ces conditions, les compagnies chinoises sont toujours prêtes à surenchérir même si le résultat économique de l’opération est négatif. De ce fait, vous comprendrez que nous ne pouvons pas lutter même en envisageant de limiter notre activité au décorticage. Nous connaissons bien les destinataires finaux de l’arachide sénégalaise, les triturateurs chinois, qui sont aussi nos clients. Eux-mêmes constatent que les prix pratiqués à l’achat, ici, par leurs concitoyens sont irrationnels.



AE : Quelles ont été les conséquences sur votre activité de transformation d’arachide en huile ?

NB : Les usines sont toutes à l’arrêt. Il n’y a pas que Copéol, les trois autres huiliers privés n’ont strictement rien collecté. L’entreprise étatique à savoir la Sonacos, a tenté de suivre la surenchère des opérateurs chinois, bien que ce ne soit pas viable économiquement. Mais elle n’a réussi qu’à collecter 13 000 tonnes pour ses trois usines. Elle a licencié tous ses saisonniers. Elle ne va probablement pas triturer ses graines et préférer les convertir en semence, car là aussi il y a des inquiétudes, le capital semencier n’a pas été épargné par cette razzia. Il faut aussi préciser que la pénurie n’est pas liée qu’à la distorsion avec les opérateurs chinois, elle vient aussi d’une très faible récolte liée à un hivernage tardif. Mais les services du ministère de l’Agriculture ont choisi d’afficher une production record (1 420 000 tonnes), probablement pour se justifier de ne pas prendre de mesures conservatoires. Quant à nos décisions, elles sont déjà prises. Nous supprimons 120 emplois directs et nous ne conservons qu’une petite équipe de maintenance dans l’espoir de trouver un repreneur pour nos actifs industriels, mais nous ne nourrissons qu’un faible espoir.

« Ce sont plusieurs milliers d’emplois qui sont supprimés et ce ne sont pas les éphémères emplois peu qualifiés, le plus souvent informels, créés par les opérateurs chinois qui vont les compenser.»

Dans le contexte actuel, il sera difficile de trouver un investisseur. Mais le coût social de la situation est beaucoup plus important. La Sonacos a licencié tout son personnel temporaire. Pour sa part, la compagnie américaine West African Oil (WAO) vient de finaliser le licenciement économique de salariés permanents. Si vous ajoutez à cela les prestataires et les emplois indirects, ce sont plusieurs milliers d’emplois qui sont supprimés et ce ne sont pas les éphémères emplois peu qualifiés, le plus souvent informels, créés par les opérateurs chinois qui vont les compenser.



AE : Votre réseau contractuel de producteurs aurait-il pu être d’un quelconque soutien dans cette crise ?

NB : Nous avions développé un vaste partenariat avec les organisations de producteurs. Nous étions les seuls dans cette démarche. En 2018, nous avions 80 000 ha sous contrat. En 2019, pressentant que l’activité huilerie était condamnée, nous avions réduit la voilure pour ne contractualiser que 37 000 ha, en apportant des intrants pour lutter contre l’aflatoxine dans l’optique de produire de l’arachide de bouche, plus rémunératrice pour le producteur et le transformateur. L’expérience montre que ce schéma de contractualisation n’a pas résisté à la pression chinoise. Il n’y a qu’au Sénégal que l’on voit des acheteurs étrangers ou leurs mandataires aller dans les villages pour démarcher les producteurs.

« Il n’y a qu’au Sénégal que l’on voit des acheteurs étrangers ou leurs mandataires aller dans les villages pour démarcher les producteurs.»

Pendant ce temps, les opérateurs nationaux sont tenus de rester dans les points de collecte officiels et contrôlés. Les autorités veillent d’ailleurs à ce qu’ils respectent une réglementation coûteuse, contraignante et obsolète, mais s’appuient sur un décret de libéralisation plus récent pour laisser une totale liberté aux opérateurs chinois.



AE : Certains préconisent l’instauration d’un quota de la production d’arachide qui serait allouée aux huiliers locaux alors que d’autres appellent à un blocage des exportations vers la Chine. Que pensez-vous de ces mesures et quelles dispositions le gouvernement peut-il prendre, selon vous, pour faire face à cette situation qui est récurrente depuis plusieurs années ?

NB : Toutes sortes de propositions ont été faites par les acteurs de la filière, qui devraient normalement la gérer, et ce depuis des années. Nous avons même alerté le ministère de l’Agriculture avant le démarrage de la campagne officielle en 2019/2020 car les opérateurs chinois opéraient déjà à grande échelle alors que nous avions interdiction de le faire.

En pratique, le ministère de l’Agriculture, qui a la tutelle du secteur, prend des décisions, distribue des subventions, fait des annonces, sans consulter ni informer les acteurs. En tant que tel, nous ne pouvons que faire des suppositions sur ses intentions et déplorer les résultats de sa politique.

2 campagne arachide

« Il n’y a pas que Copéol, les trois autres huiliers privés n’ont strictement rien collecté.»



Pour cette année, il n’y a de toute manière plus rien à faire, la graine est déjà en Chine. La Direction de l’agriculture semble s’inquiéter de la disponibilité de semences pour son programme d’intrants subventionnés, ce qui dans le fond n’est pas bien grave. Les producteurs nous disent qu’ils n’ont jamais compté sur ces semences subventionnées pour produire.

Nous constatons, de toute façon, que le gouvernement n’a aucune intention de prendre des mesures pour protéger le secteur industriel, il se limite à éponger les pertes de la Sonacos, mais pour combien de temps encore ?

« Nous constatons, de toute façon, que le gouvernement n’a aucune intention de prendre des mesures pour protéger le secteur industriel, il se limite à éponger les pertes de la Sonacos, mais pour combien de temps encore ? »

L’exécutif a déjà injecté 65 milliards FCFA depuis la renationalisation de l’entreprise en 2015 [qui avait été privatisée en 2005 sous le nom de SUNEOR, ndlr], mais aucun investissement industriel n’a été effectué dans un outil obsolète. Il a clairement sacrifié les huileries privées, auxquelles il avait demandé d’avancer les subventions aux producteurs quand les cours étaient bas, mais qu’il ne rembourse pas. Ce sont 12 milliards FCFA d’arriérés de l’Etat que nous supportons avec nos confrères [de la WAO et du Complexe agro-industriel de Touba (CAIT), ndlr] pour le compte des campagnes 2017/2018 et 2018/2019. Il est évident que la seule priorité du moment pour les autorités est de livrer la matière première à la Chine avec qui des engagements ont, semble-t-il, été pris.



AE : Que pensez-vous de la libéralisation de la filière arachidière au Sénégal ?

NB : Nous l’avons toujours appelée de nos vœux et en théorie elle est effective ; l’ex-président Abdoulaye Wade avait pris un décret en ce sens en 2010. Mais en pratique, seuls les industriels continuaient à être soumis à des contraintes règlementaires, notamment le respect du prix minimum, les cotisations à l’interprofession, le contrôle par les autorités de la régularité des transactions… Qui plus est, on leur a ajouté cette distorsion tarifaire avec l’accord noué avec la Chine, qui est une véritable discrimination négative. Maintenant qu’il n’y a plus d’industrie, on peut dire que la libéralisation est achevée…

Propos recueillis par Espoir Olodo

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Lundi 17 Février 2020




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