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RECRUDESCENCE DES LYNCHAGES A DAKAR : Quand la foule dicte sa loi

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Les spectacles désolants de voleurs, d’agresseurs ou de « retrécisseurs » de sexe lynchés par les populations sont, d’après les résultats de ce travail de notre collaborateur Fabien Offner basé sur des sources physiques et documentaires, la combinaison de plusieurs facteurs. Un facteur d’ordre sociologique, d’abord, qui limite sa pratique à certaines zones géographiques et à certains milieux sociaux. Un facteur politique, ensuite, qui l’encourage par une répression étatique jugée souvent inefficace.

Le 10 février 2004, le Sénégal avait rejoint le camp des pays ayant aboli la peine de mort. Pourtant, voleurs, agresseurs et « rétrécisseurs de sexe » font régulièrement face aux populations, dans le cadre de tentatives de lynchages, au mépris de la loi.

Dans un pays dont la Constitution proclame que « l’Etat a l’obligation de respecter et de protéger la personne humaine », de telles pratiques étonnent. Le manque de moyens de la police et de la justice serait en cause, de même que l’existence d’une fracture socioculturelle au sein de la société, entre les héritiers du modèle colonial et les gardiens de la tradition.

Des adultes du village de pêcheurs de Yoff, nous ont raconté que, dans leur jeunesse, « il est arrivé de voir des voleurs attachés et lestés avant d’être embarqués sur une pirogue... ». Qui volait était embarqué sur une pirogue, justice était rendue. Le caractère clandestin de cette justice populaire crée d’emblée un obstacle à son étude : celui du recensement.

Dangereuse efficacité ?

De l’aveu du lieutenant-colonel Alioune Ndiaye, porte-parole de la police sénégalaise, « les lynchages sont si peu répandus qu’on ne dispose pas de statistiques ». Cependant, il suffit de parcourir les archives de la presse nationale pour comprendre que le lynchage se pratique couramment, à Dakar pour l’essentiel : un mort en 1993, deux en 1994, un en 1996, un en 2001, trois en 2003, un en 2007 (liste non exhaustive). Les lynchages non mortels se comptent quant à eux par dizaines.

« Si le lynchage était un système globalisé, il y aurait certainement beaucoup moins d’agressions », estime le lieutenant-colonel Alioune Ndiaye. Certes, la justice populaire a l’indéniable avantage de la rapidité de l’intervention. Que l’on « crie pour ameuter passants et riverains »ou que l’on « alerte le voisinage qui se lance aux trousses des agresseurs. », les spectateurs sont les premiers acteurs et sont, par conséquent, immédiatement mobilisables.

De par la solidarité qui caractérise son exécution et sa brutalité, le lynchage marque également les esprits des délinquants, beaucoup plus que la répression étatique. Un braqueur revenant sur son arrestation relatait que « dès que j’ai senti sur moi plusieurs regards, un frisson m’a parcouru. Je me suis alors interdit toute tentative de fuite. C’est sûr que si j’essayais de m’échapper, tout un quartier allait me poursuivre et me lyncher. Sagement, j’ai préféré attendre les flics. » Pour celui qui a le malheur d’être attrapé, la sentence va des coups jusqu’à la lapidation et la torture : « En fait de lynchage, Moussa a eu l’index gauche sectionné, tout comme l’oreille gauche, les parties génitales sérieusement touchées (castration)... » En 2001, le complice d’un agresseur en train d’être lynché l’acheva en lui tirant dessus pour mettre fin à ses souffrances.

Mais, parce qu’elle est particulièrement réactive et rapide, voire précipitée, la justice populaire s’expose à de graves erreurs. « Tout le monde est en danger avec le lynchage », selon Alioune Ndiaye, porte-parole de la police. « Si on veut vous faire un coup, il suffit de crier au voleur la nuit pour qu’on vous tabasse sans autre forme de procès ». L’accusation devient preuve, et les gens que l’on croyait endormis surgissent des habitations en courant pour assister à la scène ou y participer, sans même se demander si le voleur en est un. Dans les cas de rétrécissement de sexe, l’accusation est d’autant plus dangereuse qu’elle appartient au domaine du magique et de la croyance.

Pas de juge, pas de policier, pas de loi de la République. Dernière à être au courant des événements, la police parvient souvent à sauver la vie de l’agresseur, provoquant la colère des lyncheurs, comme lors de l’affaire de Boune, en 2001 : « C’est ainsi que les gendarmes ont été pris à partie par la population en furie qui n’a pas hésité à leur lancer des pierres pour les obliger à leur livrer le meurtrier. » Quand il le peut, l’Etat sanctionne ces pratiques, à la demande des délinquants devenus victimes, comme l’un d’entre eux, « dont l’avocat a demandé que lui soit allouée la somme d’un million de francs Cfa à titre de dommages et intérêts ‘pour avoir été humilié dans le quartier’ ». Il peut cependant arriver que les parents de lynchés refusent de porter plainte, par honte et déshonneur. Les procès se heurtent parfois à un autre obstacle, favorable aux « justiciers » : l’impossibilité de savoir qui a porté le coup fatal au sein du groupe.

Des voleurs soustraits à un jugement impartial, des policiers attaqués parce qu’ils tentent d’appliquer la loi, comment cela peut-il exister au cœur même de Dakar ? Le manque d’effectifs des forces de l’ordre peut être une première réponse. Le lieutenant-colonel Alioune Ndiaye le déplore autant que les habitants. En 1991, un jeune du quartier de la Médina, à Dakar, justifiait la constitution de milices en expliquant que « les patrouilles de police ne sont ni nombreuses ni régulières. De toute façon, ceux qu’ils appréhendent, nous les voyons revenir un ou deux mois après. Et quand il arrive qu’ils soient sévèrement condamnés, on les amnistie le jour de la fête nationale. Alors nous avons décidé de nous organiser pour nous défendre. » Plus récemment à Kolda, une marche était organisée pour « réclamer l’électrification publique et le renforcement de la sécurité ». Le manque d’effectifs de la police ainsi qu’une justice trop clémente apparaissent donc comme les principales justifications du recours au lynchage par les populations. Le lieutenant-colonel Ndiaye affirme même que « la première préoccupation de certains délinquants est de retourner en prison, où ils sont logés, nourris et protégés. »

Quartiers populaires ...

Mais, quelles sont ces populations ? A Dakar, la quasi-totalité de cette justice populaire s’exerce dans les quartiers populaires. Selon Djiby Diakhaté, sociologue à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, la justice populaire est le résultat d’un phénomène de « ruralité de l’urbain ». « Ces populations vivent en ville avec des pratiques héritées des campagnes », explique-t-il, ajoutant que « le rejet de l’intrusion étrangère est une façon pour le groupe de montrer qu’il est soudé et que ses anticorps fonctionnent. » Dans cette psychologie, celui qui n’est pas avec le groupe est contre le groupe. Raison pour laquelle un étranger, même innocent, pourrait être lynché à la différence d’un voleur membre du groupe, qui verra son cas négocié d’une autre façon.

Plus globalement, cette justice populaire est, selon M. Diakhaté, le résultat « d’un conflit entre modernité et tradition, avec d’un côté une élite intellectuelle occidentalisée qui a comme modèle l’Etat importé par le colonisateur, et de l’autre des populations ancrées dans la tradition, qui ne reconnaissent pas la justice positive ». Ce qui explique en partie la récurrence de rébellion contre la police, et la négation de leur légitimité à arrêter des personnes pour les livrer à la justice républicaine. L’épisode de Grand-Mbao (village traditionnel lébou), au cours duquel « des populations armées de couteaux, de machettes, de pilons et de barres de fer se sont farouchement opposées à l’arrestation d’un escroc local, avant de blesser le chef de la brigade », en est une illustration parmi d’autres.

Autant de raisons qui font que, selon le sociologue, « les effectifs de la police ne sont pas en cause dans les lynchages. Elle pourrait quadriller tout Dakar qu’ils existeraient quand même des scènes. Il arrive souvent que l’on lynche alors que le commissariat est juste à côté. De plus les lynchages se passent rarement dans les régions, alors que la police y est moins présente. Cela n’arrive que dans des zones où coexistent plusieurs groupes, comme à Dakar, Thiès ou Kaolack ». A y regarder de plus près, le lynchage est donc le résultat de la combinaison de plusieurs facteurs. Un facteur d’ordre sociologique, d’abord, qui limite sa pratique à certaines zones géographiques et à certains milieux sociaux. Un facteur politique, ensuite, qui l’encourage par une répression étatique jugée inefficace. Ainsi, il est probable que des lynchages persisteront tant que des populations estimeront ne pas pouvoir compter sur l’Etat pour assurer leur sécurité. Une sécurité optimale, sans les stopper immédiatement, accélérerait pour sa part leur disparition programmée par la mondialisation.

Quant à savoir si la disparition de la justice populaire serait préjudiciable, M. Diakhaté considère que « la justice étatique est bien plus efficace, car elle sévit contre le vol, pas contre le voleur ».

DJIBY DIAKHATE, SOCIOLOGUE : « Les progrès de la scolarisation poussent à abandonner ces pratiques »

_Comment expliquer la persistance de la justice populaire ?

Cela montre en tout cas que les objectifs de la décentralisation n’ont pas été atteints. L’Etat n’a pas réussi à faire adhérer les régions à ses projets, notamment celui de faire respecter partout la justice républicaine. Après la colonisation, l’Etat a été laissé loin des masses et n’a pas été assez réapproprié par le Sénégal. Pour certaines populations, il est encore considéré comme une force coloniale, un Ngur (pouvoir). Aujourd’hui, les confréries religieuses jouent un rôle de médiateurs entre les autorités étatiques et les populations, et ont une grande influence sur elles.

Comme expliquer un tel déchaînement de violence, même contre des individus ayant commis des forfaits sans agression physique ?

La nature du forfait n’intéresse pas les gens, sauf si l’accusé fait partie du groupe. Il a commis la faute d’être là. Pour les Africains, soit vous êtes parents soit vous êtes ennemis. La violence du lynchage s’accompagne d’ailleurs souvent d’un aspect festif, car la scène s’apparente à une célébration du pacte de fidélité qui lie le groupe aux ancêtres.

Il est difficile de dénombrer les cas de lynchage. Quel peut être l’avenir de cette pratique ?

Elle est vraisemblablement en diminution. Les progrès de la scolarisation, l’urbanisation et la mondialisation poussent à l’abandonner. Les séries télévisées répandent partout le modèle occidental, comme au Sénégal les telenovelas. Le lynchage traduit l’attachement à des valeurs. Or ces valeurs s’estompent sous l’effet de la mondialisation.

A propos de lynchage ...

Le verbe « lyncher » proviendrait de l’anglais « to lynch », en référence au juge de paix puis sénateur américain, William Lynch (1736-1796). Sa réforme de la justice aboutit à des procès expéditifs et à l’exécution des accusés par lapidation, pendaison et autres trouvailles. La « loi de Lynch » se répandit sur une grande partie du territoire des Etats-Unis, et s’appliquait essentiellement aux Indiens et aux Noirs.

M. Lynch n’est cependant pas à l’origine de la lapidation (du latin lapis : pierre). Elle est en effet prescrite comme peine dans l’Ancien Testament. Elle est en revanche rejetée dans le Nouveau Testament, où Jésus interpelle les accusateurs d’une femme adultère en leur disant : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » La lapidation ne serait pas mentionnée dans le Saint Coran, livre sacré de l’Islam, mais l’est dans certains Hâdiths, traditions prophétiques. Elle est aujourd’hui en vigueur en Iran, en Arabie Saoudite, au Soudan et au Nigéria.

Le Code pénal iranien précise que « les pierres utilisées pour infliger la mort par lapidation ne devront pas être grosses au point que le condamné meure après en avoir reçu une ou deux. Elles ne devront pas non plus être si petites qu’on ne puisse leur donner le nom de pierre. La taille moyenne est choisie généralement afin de faire expier la faute par la souffrance ».

Sources documentaires Le Soleil, 20 novembre 1993. Le Soleil, 10 juin 1994. Le Soleil, 6 décembre 1996. Le populaire, 19 janvier 2001. Scoop, 24-25 décembre 2003. Le Soleil, 5 juin 2007. Le Soleil, 29 novembre 2007. Le Soleil, 3 décembre 2007. Scoop, 27 août 2001. Le Soleil, 11 mai 1996. Le Populaire, 4 décembre 2001. Le Soleil, 14-15 août 1991. Le Soleil, 30 octobre 2007.. Le Populaire, 6 novembre 2006.

Source: le Soleil

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Mercredi 2 Avril 2008

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