On a constaté qu’entre 1998 et nos jours que le prix du loyer a presque doublé à Dakar y a-t-il une explication à ce phénomène ?
L’augmentation du prix du loyer est perceptible depuis 1994 date la dévaluation du Franc Cfa. C’est un prétexte fallacieux des propriétaires fonciers pour vivre sur le dos de leurs concitoyens. Vers la fin des années 1990, avec les difficultés économiques, le secteur de l’immobilier était le seul à être épargné par la crise. Les accapareurs de
richesses de l’ancien régime, conscients de leur chute probable, ont commencé à investir dans le secteur. Les immeubles poussaient comme des champignons. S’y ajoute la boulimie foncière des nouveaux riches de l’Alternance qui ont accéléré le rythme. Les prix commencent à grimper, alors que la masse salariale est quasi statique hormis quelques secteurs. Une situation paradoxale que l’Etat n’a jusque-là pas réglée. Le secteur est caractérisé par une anarchie symptomatique d’un déséquilibre entre catégories sociales. Il y a un désert abyssal gangrené par de gros gouffres qui ont pour noms : pauvreté, précarité, débrouillardise etc. Ils séparent la classe des nantis à la grande masse qui se paupérise. Les modèles de construction sont à l’image de la famille nucléaire du cadre d’entreprise. Aucune logique des prix ! La classe des accapareurs continue à faire pousser des immeubles dans tout Dakar. La classe moyenne ou intermédiaire risque ainsi de basculer dans la pauvreté à force de payer un loyer qui coûte la peau des f... Les classes défavorisées n’ont pas droit à un toit décent à Dakar à cause des prix exorbitants. La seule alternative, c’est la banlieue ou les quartiers périphériques. Mon sentiment est qu’il faut un « Jaaxay généralisé » pour vaincre la tyrannie du loyer à Dakar.
Pour éviter de payer des prix élevés, les citoyens ont tendance à se concentrer dans la banlieue. Les coûts de la location ne vont-ils pas à la longue connaître des hausses ?
Le prix des loyers à Dakar n’obéit à aucune logique sinon à la logique des coûts. Ce secteur mal organisé nécessite une réflexion approfondie de la part des décideurs et parlementaires. La banlieue Dakaroise étouffe parce qu’elle ne supporte plus les deux millions d’âmes qui l’habite. Il faut arrêter les hausses injustifiées et prendre en compte les niveaux de revenus. Dans la banlieue, il existe des quartiers où les prix du loyer ont commencé à doubler du fait de la contagion. La maladie du foncier est devenue endémique faute de mesures préventives et de volonté politique des responsables chargés du volet social. Tout est perçu sous un angle économique dans ce pays alors qu’il faut une bonne dose de social pour rétablir les déséquilibres et éviter les manifestations populaires.
Cette cherté du loyer ne traduit elle pas un échec des sociétés comme la Sicap et les SN HLM ?
Les sociétés comme la Sicap, les Sn.Hlm ont été détournées de leur trajectoire initiale. Leur vocation n’était pas les super profits, les bénéfices et autres dividendes ou encore des intérêts bassement politiciens. Elles étaient
conçues pour rompre d’avec les inégalités sociales, les discriminations liées à l’habitat. C’est pour ces raisons qu’elles ont uniformisé leurs constructions. Aujourd’hui, avec le cancer qui ronge le secteur de l’habitat, ces sociétés ont perdu le contrôle. Elles sont dépassées par les particuliers, les coopératives d’habitat qui passent par d’autres créneaux pour construire des maisons. Parfois, les coopératives d’habitat sont plus abordables et les conditionnalités moins contraignantes. Avec le désordre qui règne dans le secteur, ces sociétés risquent de disparaître dans 10 ans, faute de rentabilité et d’alimentation rapide des besoins des citoyens.
Que faut-il faire pour corriger ce dysfonctionnement ?
Il n’existe pas de solution miracle. Il faut juste une volonté politique avérée, doublée d’une intelligence sociale pour corriger les dysfonctionnements. Il faut d’abord assainir le secteur, et identifier les investisseurs. Il faut ensuite faire de l’habitat décent une priorité et de la construction des habitats sociaux un programme à moyen terme. Enfin, il faut que nos députés votent dans les meilleurs délais une résolution pour réglementer le secteur, baisser et harmoniser les prix du loyer dans certains quartiers.
Ne risque-t-on pas de voir apparaître d’autres bidonvilles dans la banlieue ?
Les bidonvilles sont comme des appendices difficilement détachables. Plus la banlieue s’agrandit et développe ses excroissances, plus on remarque l’existence de bidonvilles qui s’y rattachent. Ce sont les tentacules de la banlieue. Des « quartiers sans habitats », bref, des taudis qui sont de nids de la délinquance et de la marginalité.
Quelle est la responsabilité de l’Etat dans cette situation ?
Vous savez que l’Etat, en tant qu’organe de réflexion et de délibération, a pour fonction de penser. Mais penser de manière rationnelle. Le Sénégal des années 60 est très différent du Sénégal de 2008. Les prescriptions médicales des Indépendances ne peuvent plus guérir ce grand malade poly- pathologique. Il faut changer de paradigmes et de politiques sociales. L’augmentation de la taille de la population est vertigineuse, la densité physique et morale incommensurable. Seules la stratégie et la prospective, qui manquent à l’Etat, peuvent éclairer nos choix politiques.
L’Etat ne devrait-il pas régulariser la location ?
Aujourd’hui, la question du loyer à Dakar est un des cocktails Molotov en stock dans la poudrière sociale. Pour désamorcer les missiles sociaux, il faut une loi de L’Assemblée nationale applicable immédiatement pour régulariser le loyer. Le loyer bouffe les trois quart du salaire d’un enseignant du moyen et secondaire, et le tiers du salaire du cadre supérieur : C’est indéfendable ! C’est de l’enrichissement illicite et les spéculateurs doivent être sanctionnés. L’accumulation des frustrations relatives risque de faire exploser la cocotte minute. Les questions sociales doivent être gérées avec beaucoup de sérieux pour éviter l’embrasement dans notre pays. Il faut donc des réformes en profondeur pour améliorer le vécu des générations futures.
Réalisé par Sékou Dianko DIATTA
Source Senegalcity.com