Référence multimedia du sénégal
.
Google

GESTION DE L’INFLATION: LES CINQ ERREURS DE L’ETAT SENEGALAIS

Article Lu 1599 fois


GESTION DE L’INFLATION: LES CINQ ERREURS DE L’ETAT SENEGALAIS
Dans ses tentatives de maîtriser l’inflation ouverte qui mine l’économie sénégalaise et appauvrit les ménages, l’Etat du Sénégal a commis plusieurs erreurs, aussi lourdes de conséquences les unes que les autres.

Erreur n°1 : le manque de stratégie globale dans le pilotage du dossier.

Confronté à une hausse subite des prix des biens de première nécessité, le gouvernement a pensé pouvoir enrayer l’impact sur le niveau de vie des ménages en suspendant provisoirement certaines taxes intérieures et extérieures, en espérant que les choses retourneront très vite à la normale. Constatant la persistance du choc et sa diffusion dans d’autres filières de biens alimentaires, il s’est précité pour annoncer un catalogue de mesures pour lesquelles il est difficile de trouver une quelconque cohérence. Dès le lendemain de cette annonce, le président de la République déroule lui-même à la télévision de nouvelles actions correctrices et demande au premier ministre de présenter au parlement un projet de loi relatif à la retenue sur les salaires des membres du gouvernement, des fonctionnaires et des parlementaires. Tout ceci prouve que l’Etat n’a jamais pris la pleine mesure de la crise et n’a nullement fait effectuer par ses experts le travail préliminaire de réflexion nécessaire pour bien circonscrire le problème et définir une stratégie globale de gestion de l’inflation. De surcroît, en décidant, sans étude préalable, de dicter à son premier ministre et à ses ministres les actions à prendre, le chef de l’Etat réduit par là même le rôle irremplaçable d’éclairage des choix publics assigné aux services administratifs. Et, en définitive, la préférence de mesures ad hoc et partielles à un vrai programme, équilibré et tenant compte de toutes les contraintes économiques et sociales du pays, a d’emblée compromis les chances de succès du plan de maîtrise de la flambée des prix.

Erreur n°2 : les tâtonnements de la communication gouvernementale.

En matière d’inflation, la communication des autorités publiques est cruciale. Elle permet de rassurer les citoyens et de dissuader les acteurs (ici les spéculateurs) qui sont à l’origine de la hausse vertigineuse des prix. Pour exercer un plein effet, la communication doit être menée de main de maître et être coordonnée au plus haut niveau et dans toutes les sphères gouvernementales. L’Etat sénégalais l’avait bien compris, en 1994, au lendemain de la dévaluation du franc CFA, en mettant sur pied une Cellule spéciale dédiée à la communication. Le travail effectué à cet effet a contribué à faire mieux accepter le changement de parité par les populations. A contrario, les messages délivrés aujourd’hui par les responsables publics sont visiblement mal coordonnés et divergent tant dans leur contenu que dans leur cohérence avec les mesures effectivement prises sur le terrain.

Erreur n°3 : l’identification d’un mauvais diagnostic de la situation.

Très souvent, c’est la hausse du prix du baril de pétrole qui est indexée comme la cause principale de l’inflation au Sénégal. Certes le baril s’enflamme : depuis janvier 2007, son cours a bondi de 72% en dollar et de 56% en euros. Mais ce serait injuste de culpabiliser le pétrole, sachant que le même baril a augmenté de près de 100% en euros entre 2002 et 2005, tandis que l’inflation au Sénégal est, durant toute la période, demeurée très faible : 0% en 2003 ; 0,5% en 2004 et 1,7% en 2005. En vérité, l’augmentation des prix, actuellement vécue au Sénégal (+6% entre septembre 2006 et septembre 2007) , provient, selon les données de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) (1), davantage des produits fabriqués localement (qui pèsent environ pour 69% dans l’indice des prix et qui ont augmenté de +6,9% en 12 mois) que des produits importés (qui ne représentent qu’environ 31% dans l’indice et dont les prix ont crû de +3,3% dans la période). Même si les produits locaux possèdent un fort contenu en importations, le boom de leur prix final reflète des comportements de marges et/ou des coûts locaux élevés. Des augmentations générales de salaires n’ayant pas été annoncées dans le secteur privé depuis le début de l’année, l’on peut penser que le coût du travail n’est pas en cause. Il en est de même du coût du capital, la banque centrale et les banques ayant conservé quasi-inchangée leur politique de taux d’intérêt. Quant aux facteurs techniques de production, leur prix n’a pas grandement évolué sur la période sous revue (stabilité pour les gros postes que constituent l’électricité et l’eau ; +3,5% pour les transports). Par conséquent, l’inflation au Sénégal provient d’abord et avant tout des comportements de marge des industriels et commerçants. L’augmentation des prix des produits importés n’a en fait servi que de prétexte pour augmenter substantiellement les prix intérieurs. La faible concurrence qui caractérise de nombreux secteurs économiques a facilité de telles pratiques illégales et illégitimes.

Erreur n°4 : le choix de mesures de correction inadaptées

La batterie de mesures annoncées jusqu’ici par l’Etat pour juguler l’inflation est incohérente, incomplète et globalement inefficace. D’abord, parce que le plan gouvernemental est essentiellement fondé sur le sentiment que l’inflation pourrait être maîtrisée en atténuant les taxes fiscales et douanières sur les produits. Or, malgré les énormes pertes de recettes accumulées (dont l’évaluation exacte n’est pas portée à l’attention du public), les consommateurs continuent d’acheter les biens alimentaires (lait en poudre, farine et pain, huile végétale, riz) à des prix jugés élevés. Ensuite, la politique de régulation adoptée souffre de l’absence de crédibilité auprès des spéculateurs. D’une part, il existe une réelle asymétrie d’information entre les services de l’administration (qui ne se sont pas donnés les moyens d’être bien informés) et les spéculateurs qui connaissent parfaitement la situation et les tendances sur les marchés internationaux. Ce qui génère des négociations déséquilibrées et biaisées entre le gouvernement et les acteurs privés. D’autre part, l’Etat paraît ne s’intéresser qu’aux petits entrepreneurs et au secteur informel (menacés de saisie de leurs produits, en cas de refus de mettre en œuvre les prix administrés retenus) et daigne à peine scruter profondément la gestion et les structures de prix proposés par les gros producteurs (cas de la farine, du sucre et de l’huile). Ce qui est tout à la fois bizarre et inéquitable. Enfin, la retenue sur les salaires des fonctionnaires programmée est inappropriée du fait qu’elle détériore encore plus le bien être des consommateurs déjà fortement secoués par la flambée des prix. Si le gouvernement veut par là réduire la demande globale et contenir les pressions inflationnistes, il a choisi une mauvaise méthode pour résoudre un vrai problème. Car, il est incontestable qu’il existe une forte corrélation entre le niveau de dépenses publiques et l’inflation. Les économistes s’accordent pour reconnaître qu’une politique budgétaire expansionniste et génératrice de déficits publics favorise l’inflation ; les producteurs profitant du déséquilibre temporaire entre l’offre et la demande excessive de produits pour augmenter leurs marges. Au Sénégal, les rapports successifs sur la gestion macroéconomique, notamment ceux publiés par les partenaires au développement, pointent les dérapages budgétaires qui se sont traduits en 2006 par de hauts niveaux de déficits (près de 6% du PIB pour le déficit budgétaire et près de 12% du PIB pour le déficit de la balance courante), l’accumulation d’arriérés de paiements intérieurs (1% du PIB en 2006) et le manque de transparence dans la gestion de certaines dépenses ou recettes (selon le FMI (1), 37% des contrats financés par l’Etat ont fait l’objet de procédures de gré à gré en 2006, tandis que les agences engloutissent près de 10% du budget de l’Etat et que les ressources destinées au sommet de l’OCI ne sont pas retracées dans le budget). La masse salariale (estimée à 284 FCFA en 2006, contre 204 milliards FCFA en 2003, soit une hausse de 40% en trois ans), les transferts à la Senelec et à la Sar (plus de 150 milliards FCFA), les autres charges de fonctionnement (+63% entre 2003 et 2006) et les dépenses en capital financées sur ressources internes (+70% sur la même période) expliquent concomitamment les difficultés des finances publiques. Dans le cadre du dialogue avec le FMI, qui a abouti à l’adoption, le 2 novembre 2007, par le Conseil d’administration du Fonds, d’un Instrument de soutien à la politique économique du Sénégal, l’Etat s’est engagé à ramener le déficit budgétaire à 4% du PIB et à le maintenir sur le moyen terme en dessous de ce niveau. Pour faire les économies rendues indispensables par cet engagement, et freiner la dépense publique de manière à contribuer à la lutte contre l’inflation, l’Etat avait le choix entre plusieurs options. Apparemment, il a choisi de cibler la masse salariale, de réduire le nombre de ministères (qui rappelle la mesure adoptée en 1991 sous Abdou Diouf) et de supprimer progressivement les subventions à la Sar et à la Senelec (ceci expliquant sans doute la hausse du prix de l’électricité de 2 à 6%). Toutefois, il aurait pu mieux concevoir les mesures d’économies sur la masse salariale, en les combinant avec des réductions drastiques des autres charges de fonctionnement (le fameux « train de vie » de l’Etat) et en procédant à un audit de la masse salariale pour dénicher les nombreux postes budgétaires dont beaucoup ont été créés dans la période récente (les postes de sénateurs et nombreux postes de conseillers par exemple), et faire le point sur les mesures d’augmentation salariale qui ont été à l’origine des dérapages. Sans ce travail préliminaire, il n’y aucune raison de faire porter la charge de corriger les dérapages de la gestion budgétaire à tous les fonctionnaires qui, en majorité, vivent dans des conditions difficiles.

Au demeurant, certains sont tentés de faire le parallèle entre l’actuel projet de retenue à la source et le plan d’urgence dit « Sakho-Loum » du nom du duo qui dirigeait le ministère de l’économie et des finances au moment de la dévaluation. Dans les faits, tout sépare les deux initiatives gouvernementales. En août 1993, lorsque le Sénégal mettait en branle le plan d’urgence, le pays était confronté, non pas à un problème d’inflation mais de récession économique (la croissance sera de -0,3% en 1993), de difficulté de mobilisation de ressources (les bailleurs ayant refusé de financer le Sénégal tant qu’il n’aurait pas décidé d’engager activement des réformes) et de manque de compétitivité due à la surévaluation du FCFA (estimée, selon les auteurs, en 1993, entre 15 et 48%). Le gouvernement de l’époque avait le choix entre deux options : procéder à un ajustement interne ou engager, de concert avec ses partenaires dans l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA), un ajustement externe (c’est-à-dire une dévaluation). Dans un premier temps, il choisit de mettre en œuvre l’ajustement interne, en combinant baisse de 15% du traitement des fonctionnaires et hausse des droits à l’importation et des prix des produits pétroliers. Quelques mois plus tard, en janvier 1994, il engagea le programme d’ajustement externe, en lui adjoignant un programme d’ajustement interne renforcé ainsi que plusieurs autres réformes structurelles.

En 2007, la situation économique du Sénégal est tout autre. L’inflation actuelle, même persistante depuis quelques mois, ne favorise pas encore une surévaluation de la monnaie nationale (selon les calculs du FMI (2), le taux de change effectif réel se situe en septembre 2007 entre -5% et +11% de surévaluation, ce qui ne permet pas de conclure de sa situation réelle) et tout permet de penser que l’inflation va, d’elle-même, toutes choses égales par ailleurs, s’atténuer en 2008 (les spéculateurs et producteurs ayant plus de mal à justifier de nouvelles hausses de leurs marges). Les contre-performances des exportations doivent donc être corrigées non pas par une nouvelle dévaluation du FCFA, mais par une amélioration de la compétitivité des produits (une meilleure adaptation à la demande mondiale). En outre, la croissance s’est ralentie en 2006 (atteignant 2,1% après s’être maintenue trois ans durant au dessus de 5,5%), mais on ne peut pas parler de récession. Cette année, la Direction de la Prévision et des Etudes Economiques (DPEE) (4) table encore sur une croissance du PIB de 5,4%. Même si le chiffre final sera sans doute moindre, il dépassera certainement 3%. Enfin, les relations avec les bailleurs de fonds sont au beau fixe, comme en atteste les récents financements promis au Sénégal dans le cadre du Groupe consultatif tenu en octobre à Paris, sous la houlette de la Banque mondiale.

Erreur n°5 : l’absence de concertation avec les acteurs.

La maîtrise de l’inflation appelle un partenariat fort entre tous les acteurs de l’économie (Etat, secteur privé, syndicats de travailleurs, consommateurs). Or, le gouvernement a, jusqu’ici, fait cavalier seul pour arrêter les mesures et les appliquer sans délai ni mesures d’accompagnement. Tel n’était pas le cas au lendemain de la dévaluation effectuée avec un changement de parité du FCFA de 100% en monnaie locale. A cette époque, l’Etat avait mis en place un comité interministériel, coordonné par le ministre de l’économie et des finances et comprenant tous les ministres, et un comité tripartie Gouvernement-Patronat-Syndicats. Chacun de ces deux comités se réunissait une fois par semaine dans les locaux du ministère de l’économie et des finances. La qualité des échanges et l’ambiance qui a régné, tout au long du processus, entre les acteurs, ont fortement favorisé le maintien de l’inflation à un niveau relativement modéré en 1994 (33,3%, alors que les calculs préliminaires tablaient sur un taux de 40% à comparer aux 100% de changement de parité). Et, dès 1995, la hausse des prix est revenue à 6,5% avant de descendre à 3,8% en 1996 et à 1,6% en 1997. La bataille contre l’inflation venait d’être gagnée.

NOTES :

(1) ANSD, Indice Harmonisé des prix à la Consommation, Septembre 2007
(2) FMI, Senegal Article IV Consultation, Staff Report, Septembre 2007
(3) FMI, Senegal, Selected Issues, Septembre 2007
(4) DPEE, Note de Conjoncture mensuelle, juillet 2007.

Par Moubarack LO

Ancien conseiller économique du premier ministre du Sénégal (1994-2001)

Web blog : www.moubaracklo.blog.lemonde.fr

Email : emergence27@yahoo.fr

Source: Sud Quotidien

Article Lu 1599 fois

Lundi 5 Novembre 2007

Actualités | Politique | Economie | Fait Divers | Société | People | Sport | Coin des femmes | Culture | International | Vidéo News | Buzz du monde | Bande dessinée | Un café avec | Dinama Nekh | Buur Guewel | Double vie | Ndiaye Dollar | Wiri Wiri | Le reve de Akis | Rirou tribunal | Revue de presse | Blagues





Copyright © 2007 - 2016 Xibar multimedia Tous droits réservés

DIRECTEUR DE PUBLICATION: Abdoulaye Sogue - Contact: Protect e-mail with only css

Xibar Multimedia - 2901 41st Ave, Long Island City, NY 11101, United State