Référence multimedia du sénégal
.
Google

ENTRETIEN AVEC MAMOUSSE DIAGNE: « On ne peut pas mentir à quelqu’un qui est totalement satisfait »

Article Lu 1840 fois

Le mensonge est l’énoncé délibéré d’un fait contraire à la vérité, ou encore l’écart pris avec la vérité (dans ce dernier cas, on parle plus particulièrement de mensonge par omission). Cela peut aussi caractériser un énoncé non sincère. Il ne faut pas le confondre avec la contre-vérité, qui désigne simplement des affirmations inexactes sans préjuger du fait que leur auteur en ait ou non conscience. Dans cet entretien, le Philosophe Mamoussé Diagne, est revenu largement avec nous sur les questions relatives au mensonge.



ENTRETIEN AVEC MAMOUSSE DIAGNE: « On ne peut pas mentir à quelqu’un qui est totalement satisfait »
C’est quoi le mensonge ?

« Je mens », est impossible à rendre sur le plan logique parce que si celui qui dit « je mens » a raison, il ment et donc ce qu’il dit n’est pas crédible du tout, à savoir le fait de dire « je mens ». Mais si ce qu’il dit, à savoir « je mens », n’est plus faux, alors le sujet qui énonce devient par là-même, véridique. Si « je mens » n’est pas faux, je dis la vérité. Mais si je dis la vérité, en disant « je mens » à nouveau, je confirme que ce que je dis est mensonger. Si j’ai raison, j’ai tort et si j’ai tort, j’ai raison ; donc, on tourne indéfiniment sans pouvoir boucler la boucle.

C’est pour cela qu’un tel énoncé est impossible à rendre sur le plan strictement logique. Nos étudiants apprennent ce paradoxe sous la dénomination du paradoxe d’Epiménide habitant de Crète qui aurait dit un jour : « Tous les Crétois sont des menteurs ». En règle générale, on ne peut pas dire que tous les hommes sont des menteurs : cette proposition ne peut être proférée qu’à condition que celui qui la soutient veuille dire (ne serait-ce que sous le mode du sous-entendu) que tous les hommes sont des menteurs, sauf lui. Tout ce qu’on dit est faux, sauf cette phrase qui l’énonce, qu’il faut nécessairement exempter de la fausseté. C’est pourquoi, le jeu du mensonge est impossible à l’inverse du jeu de la vérité.

Dans certains domaines comme ceux du jeu, de la simulation ou de la dissimulation, il est extraordinairement difficile de discriminer entre le mensonge et la vérité. D’autant que le mensonge s’y révèle plus créateur que la vérité, d’où un autre paradoxe. Ça ne l’est qu’en apparence. Platon dans un dialogue célèbre, pose cette question terrible : Est-ce que, au fond, l’homme qui ment n’est pas supérieur à celui qui dit la vérité ? Dire la vérité n’exige pas d’effort : « Voici le soleil » est un énoncé vrai parce qu’il suffit de recourir à la définition classique de la vérité, à savoir l’adéquation de l’esprit avec la chose. Tandis que mentir ne revient pas seulement à dire ce qui n’est pas, mais à faire en sorte que mon interlocuteur croit vrai ce qui est faux. Cela demande beaucoup plus d’efforts. Voilà pourquoi, le menteur arrive à parler, sans être poète du « soleil nocturne », et arrive à faire adhérer à son discours. Cette association de la poésie et du mensonge est peut-être ce qui amène Nietzsche, en un tout autre sens il est vrai, à dire que « les poètes sont de grands menteurs ». Le menteur est tenu de dépenser des trésors d’ingéniosité, d’inventer littéralement une réalité à côté de celle qui existe pour faire de la première le masque qui dérobe la seconde. Ce jeu de soustraction et de recréation découvre la dimension démiurgique du mensonge. C’est pourquoi, tous les psychologues ont noté que l’enfant est terrifié et ravi lorsqu’il dit son premier mensonge : secréter une illusion dont on est seul à savoir qu’elle est illusion et, avec ça, faire marcher les adultes, quel pied !

Le mensonge est un pouvoir, celui de mener quelqu’un en bateau littéralement alors que la vérité ne l’est pas forcément. Raison pour laquelle Machiavel, l’inventeur de la politique moderne l’installe au cœur de la problématique de tout pouvoir par un axiome : « Tout le monde sait voir, très peu savent tâter ». Si l’homme se définit comme un être myope, alors la vérité n’est que ce que l’autre dit sans qu’on puisse, au-delà de cela, savoir ce qu’il est réellement. On imagine le monde, l’univers qu’il y a derrière un mensonge. Son territoire couvre de préférence les relations de commandement et de sentiment. Quand quelqu’un découvre qu’on lui ment, c’est un univers qui s’effondre en réalité, quelque chose en quoi elle a cru, parce qu’elle a prêté aux propos de l’autre ce qu’elle aurait pensé si elle avait dit ce que l’autre a dit. C’est la sincérité qui est driblée, et c’est pourquoi la victime s’en veut.

Mais alors pourquoi on ment ?

On ment toujours en principe, par intérêt. Comme je l’ai dit tout à l’heure, selon le paradoxe de Platon, le menteur est supérieur à l’homme qui dit vrai. La différence fondamentale, c’est que la vérité ne vise pas forcément un objectif. Mais si quelqu’un arrive à faire croire une chose qui n’existe pas, cela veut dire qu’il a un objectif à atteindre. C’est en cela que le mensonge est finalisé, manipulation, tout le contraire de la vérité. Le mensonge a souvent quelque chose d’égoïste, centré sur le menteur. Mais ce n’est pas toujours le cas, puisque le médecin qui dit à son malade qui a le cancer, qu’il va guérir alors qu’il est condamné, il accomplit ce qu’on appelle un « mensonge charitable ».

Ce mensonge existe et se fait dans l’intérêt du malade, parce que la vérité peut être terrible dans certaines circonstances. Face à la terreur du monde et au stress qui en découle, l’homme s’est inventé tellement de berceuses, fabriqué tellement de « liqueurs » pour reprendre la métaphore de Freud dans l’Avenir d’une illusion. On peut donc mentir ou se mentir parce qu’on n’ose pas dire la vérité. Mais on peut mentir pour se valoriser également, parce qu’on ne s’accepte pas tel qu’on est.

Ce qui fait que quelqu’un de faible, ne pouvant accepter ses faiblesses, les embellit, et les tend à l’autre comme étant un miroir faux mais qui reflète l’image qu’il accepte du monde.

Mais au-delà de la personne du menteur et celle à qui elle a menti, il faudrait reculer jusqu’à la réalité du monde lui-même. Le monde n’est pas plein, il a des trous, des creux. S’il était plein, tout le monde verrait la vérité, le mensonge deviendrait du coup impossible. Si on peut dire ce qui n’est pas et le faire tenir pour vrai, c’est que ce qui est n’arrive pas à boucher tous les trous, à remplir tout notre regard. Ce qui fait de l’homme un être qui rêve, qui est habité par le fantasme, qui veut l’impossible. C’est dans cette rencontre de la faille du monde et de l’homme que l’on peut mentir. On ne peut pas mentir à quelqu’un qui est totalement satisfait.

Mais est-ce qu’on peut mentir de bonne foi ?

Une belle question ! Mentir de bonne foi renvoie à ce que j’ai dit sur l’analyse du sujet lui-même. Le sujet peut mentir en étant totalement inconscient, en ne sachant pas qu’il ment. En ce moment là, il ne ment qu’à moitié, son mensonge est effectivement sous-tendu par la bonne foi, mais qui vient se combiner avec le mensonge. Et c’est ainsi qu’on peut pardonner à quelqu’un certains types de mensonge. Le menteur peut même aller plus loin, être celui sur qui s’exerce le mensonge. On peut s’auto-mentir, c’est ce qu’on appelle la mythomanie. Il y a des gens qu’on rencontre dans la rue, et qui vous disent : hier j’ai déjeuné avec telle ou telle personnalité, parce que c’est à travers ces petites choses qu’il arrive à se donner l’impression d’exister. Et il finit par y croire lui-même, comme un mensonge charitable vis-à-vis de lui-même. Ici, on est au bord de la pathologie, car les gens relativement équilibrés n’en ont pas besoin, en tout cas à fortes doses. J’ai dit que le mensonge était un ingrédient qui entre dans le ciment du social, car selon le mot de Pascal, si tout le monde savait ce que tout le monde pensait de tout le monde, la vie serait impossible. Ce qu’on appelle politesse, gentillesse et diplomatie sont souvent des variantes du mensonge charitable : avoir envie de dire à quelqu’un m… sans le lui dire, ou même en lui disant le contraire. Un homme qui murmure à sa vieille épouse, tout en jetant un regard qui en dit long sur les jeunes pousses qui passent : « Chérie tu es la plus belle », lui ment.

Vous voulez dire que tout le monde ment ?

Fèen bouy défar moo gueun bouy yakh*.

On est libre d’adhérer à l’affirmation de l’hymne de l’Empire du Wassoulou qui exige, qui pousse à « dire la vérité en tout lieu et en tout temps ». Tout le monde ne ment pas, mais à des moments déterminés, et à condition d’avoir pour test de validité la finalité, le mensonge peut avoir une fonction sociale et d’utilité supérieure à un certain type de vérité qui finalement déclare la guerre, défait les amitiés. Je vous renvoie à Birago Diop.

Peut-on dire que le mensonge est grossier ?

Je répondrai, comme Machiavel que j’enseigne à mes étudiants, tout dépend de la finesse avec laquelle le mensonge est décliné. Mentir, c’est une œuvre d’art. Le menteur est un créateur. Le bon menteur, en général, c’est un type qui parle et présente bien. Les premiers hommes à qui la philosophie à dû se confronter pour naître, les appelaient les sophistes, étaient des avocats. Leur problème n’était pas la vérité, mais la recherche de la persuasion. Persuader quelqu’un, c’est arriver à obtenir son adhésion, peu importe le coût. Et c’est tout un art de faire en sorte que l’autre n’y voie que du feu et pour que cela arrive, il faut que le mensonge qu’on lui présente soit plus attractif que la réalité, car celle-ci, toute nue, n’est pas belle. Il m’arrive de dire que les meilleurs ménages se trouvent dans la banlieue.

Ah oui ? Et pourquoi ?

C’est à Guédiawaye qu’on trouve les plus grands amoureux. Pourquoi, parce que leurs rapports ne reposent pas sur le fric. Là-bas, on ne mange pas chaque jour à sa faim. C’est sur la base d’un investissement affectif, sur le travail de l’imaginaire qu’on se crée un château qu’on n’a pas autour de soi. C’est la conséquence de ce que j’ai dit tout à l’heure. Ceux qui ont des châteaux ont cessé de rêver, leur imagination est épuisée. Et c’est pour cette raison que quand on a tout, on est malheureux, parce qu’il n’y a plus à se mentir, la réalité vous offre ce que vous auriez pu rêver. Il faut cette dimension du rêve, du fantasme, de ce qu’on ne possède pas et qu’on se donne dans l’imaginaire. Il faut savoir accepter le mensonge, parce qu’il a une dignité ontologique réelle, philosophique, et une autre esthétique surtout. Le mensonge, c’est de la cosmétique de la vie, l’art, la poésie.

Peut-on en conclure, pour affirmer que le mensonge est thérapeutique ?

La psychanalyse va jusqu’à la profondeur des sujets. Lorsqu’on parle de l’utopie, une certaine forme de mensonge peut libérer une vérité charitable. Après tout, quelqu’un qui croit en quelque chose le rend léger. Une femme qui est amoureuse de son mari qui la bat tous les soirs, ce n’est pas bien. Mais si elle est heureuse dans le fait d’être battu ? C’est aussi valable pour les gens qui croient en un gourou, faut-il à tout prix le démentir pour les en éloigner ? L’arbre de la vérité peut être celui de la souffrance.

Mais, on ne peut pas fonder une famille sur une base mensongère ?

Absolument, une famille se fonde sur des valeurs solides de vérité fondamentales d’abord, dans la mesure où, on doit tout se dire, partager toutes les joies et peines. Ce qu’on ne fera certainement pas, car il y aura des choses qu’on gardera pour soi. Le beau parleur qui arrive à ses fins, c’est celui qui ne laisse pas de prime, il se mariera, draguera cinq ou six fois, il est tout neuf sans aucun inconvénient. Tandis que la fille, il suffit qu’elle sorte avec un, deux, pour que l’on commence à lui coller tout de suite des étiquettes, sans preuve. Ce qui fait que par cette peur du jugement public, par la réserve, la fille finit par se bloquer et se dira : je ne sortirai avec quelqu’un que lorsque j’aurai des certitudes totales. Or toute relation comporte une part d’aventure et donc, de possibilité d’échec terrible pour la femme surtout.

Et le mensonge en politique ?

Le mensonge politique n’est qu’un aspect de la problématique globale du mensonge. Il faut insérer le mensonge dans la relation sociale de l’homme à l’homme, définie par la domination de l’un sur l’autre. Pour celui qui a inventé la science politique moderne, à savoir Machiavel, le prince, c’est quelqu’un qui est un acteur d’abord, et pour pouvoir distribuer les cartes, et faire jouer les autres, selon un scénario, il doit lui-même maîtriser un scénario précis : la disparité entre l’être et le paraître. Celui qui, le premier, a comparé la politique au jeu d’échecs, nous amène à penser que jouer contre un adversaire consiste à anticiper sur son prochain coup, en le leurrant sur votre propre intention.

Le mensonge social est un tout global à l’intérieur duquel la relation, commandement/ obéissance, s’inscrit et le mensonge est une arme à côté de la force. Celle-ci est brutale et parfois, elle passe par l’élimination physique du sujet, tandis que le mensonge atteint l’obéissance du sujet, de façon plus économique. Et ce dernier, non seulement souscrit à sa propre domination par l’autre, mais sera le gardien du statu quo. Ainsi, le mensonge révèle, par l’économie de la violence, une dimension qu’on pourrait paradoxalement qualifier d’humaniste. A ceux qui demandent sans nuance que l’on mette fin à tout mensonge, je recommande la lecture des chapitres 14-15 du Prince de Machiavel.

Source: Sud Quotidien

Article Lu 1840 fois

Jeudi 29 Novembre 2007


Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 7 Décembre 2016 - 13:10 L’adultère est-il devenu une banalité ?

Actualités | Politique | Economie | Fait Divers | Société | People | Sport | Coin des femmes | Culture | International | Vidéo News | Buzz du monde | Bande dessinée | Un café avec | Dinama Nekh | Buur Guewel | Double vie | Ndiaye Dollar | Wiri Wiri | Le reve de Akis | Rirou tribunal | Revue de presse | Blagues





Copyright © 2007 - 2016 Xibar multimedia Tous droits réservés

DIRECTEUR DE PUBLICATION: Abdoulaye Sogue - Contact: Protect e-mail with only css

Xibar Multimedia - 2901 41st Ave, Long Island City, NY 11101, United State