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Djibril DIAKHITE (Sociologue) : ‘La lutte a désormais un enjeu à la fois financier et politique’

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D’un simple jeu traditionnel, la lutte est devenue une discipline à enjeu à la fois politique et financier. L’affirmation est de Djibril Diakhité. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, le sociologue part de la situation politico-économique du pays pour expliquer le rayonnement du phénomène de la lutte. Seulement, selon lui, la lutte peut constituer une menace pour l’école. En effet, jusqu’ici, on avait tendance à dire que seule l’élite intellectuelle pouvait accéder au pouvoir et aux ressources. Par conséquent, il fallait étudier pour réussir dans la vie. Ceci n’est plus une évidence, maintenant que des jeunes peuvent prendre le raccourci de la lutte pour brasser des millions en un temps record. Entretien…



Djibril DIAKHITE (Sociologue) : ‘La lutte a désormais un enjeu à la fois financier et politique’
Wal Fadjri : Comment analysez-vous le phénomène de la lutte sénégalaise ?
Djibril Diakhité : Nous sommes dans un contexte marqué par une ambiance de brouillage. Cette ambiance de brouillage est aussi bien manifeste sur le plan politique, économique que sur le plan socio-culturel. Sur le plan politique, il y a une situation de brouillage marqué par les élections présidentielle et législatives tenues, respectivement, en février et juin 2007. Surtout les élections législatives auxquelles une bonne partie de l’opposition dite significative n’a pas participé. Ce contexte politique est surtout marqué par une forte présence du Parti démocratique sénégalais (Pds) et ses alliés au niveau des institutions qui déterminent le fonctionnement de ce pays. L’opposition dite significative continue à crier pour qu’il y ait des assises nationales alors que le parti au pouvoir et ses alliés refusent la tenue de ces assises. Mais on se rend compte que le rayonnement de la lutte crée un contexte où ces problèmes politiques risquent d’être relégués au second plan. En effet, l’engouement que suscite la lutte, risque d’être orienté, non pas au niveau des problèmes institutionnels et politiques, mais plutôt au niveau sportif avec tous les enjeux que cela comporte. Autrement dit, la lutte ne constitue plus un jeu. Elle est devenue un enjeu qui noie les problèmes politiques et économiques du pays. Autrement dit, on assiste à un contexte marqué par une péjoration de l’activité économique dans sa globalité. Le secteur primaire rencontre aujourd’hui de sérieuses difficultés. La pêche, l’agriculture, l’artisanat, l’élevage…, rencontrent des difficultés aiguës. L’activité économique secondaire se heurte aussi à de sérieuses difficultés si on se réfère à la situation de la Sar, de la Senelec, des Ics… Idem pour l’activité tertiaire (le commerce et les affaires). Au Sénégal, le secteur tertiaire est plus ou moins nominal. Il manque de structuration et de formalisation. En conséquence, nous sommes dans un contexte économique marqué par une certaine péjoration. Cette péjoration du contexte économique risque d’être oubliée par l’effervescence qui accompagne la lutte sénégalaise. C’est comme si cette crise économique qui est en train d’affecter tous les ménages et qui est, en même temps, en train de fragiliser le pouvoir d’achat des populations, n’affecte pas trop ces populations. Parce que ces dernières trouvent un baume au niveau de la lutte. Par conséquent, la lutte joue ici une fonction balsamique et de sublimation.

Wal Fadjri : Pouvez-vous être un peu plus explicite ?

Djibril Diakhité : Nous sommes dans un pays marqué par la présence de plusieurs influences venant d’horizons culturels différents et pas forcément conciliables. L’arabité, l’occidentalité, l’américanité…, sont toutes des valeurs culturelles différentes qui ont tendance à s’agréger, à se sédimenter et à constituer un moule hétéroclite où il devient très difficile de se retrouver. Ceci crée une situation de brouillage de repères qui fait qu’aujourd’hui, nous sommes devant une jeunesse qui souffre d’un problème référentiel. Il y a plusieurs repères qui co-existent et qui ne sont pas forcément conciliables. Ces repères ne poursuivent pas toujours les mêmes identités et les mêmes objectifs en terme de valeur. En conséquence, ce brouillage noté sur le plan socio-culturel nous installe, si vous convoquez la lutte, dans une situation où vous avez une activité qui revendique son appartenance à la tradition. Mais qui, malgré tout, véhicule un certain nombre de symboles propres à une certaine modernité. Si dans la lutte, il y a des représentations traditionnelles, en termes de représentation surnaturelle (recours à la cosmogonie négro-africaine, recours à un certain nombre d’échanges gymniques propres à un folklore traditionnel), vous avez, d’un autre côté, un certain nombre de symboles qui sont manipulés et qui se réfèrent à des horizons culturels qui n’ont rien à voir avec l’histoire propre du Sénégal. C’est par exemple, quand on parle de B 52 ou quand on manipule le drapeau américain. Ces attitudes montrent qu’il y a un brouillage de repères sur le plan culturel. Et ce brouillage de repères sur le plan culturel déteint sur le plan de la lutte. Peut-être, c’est ce qui lui donne, présentement, son caractère particulier, son charme dans une certaine mesure. En effet, la lutte n’est plus une tradition fermée en elle-même mais, plutôt, une tradition qui s’ouvre à ce que les autres ont de plus fécondant. Vu sur ce rapport, on peut considérer que cette ouverture de la tradition à la modernité participe à l’engouement de plus en plus grandissant qui accompagne la lutte.

Wal Fadjri : Qu’est-ce qui explique l’effervescence que suscite la lutte surtout au niveau de la banlieue?

Djibril Diakhité : D’abord, il faut noter que ces jeunes qui s’agitent autour de la lutte, habitent dans une zone dite péri-urbain. Le monde péri-urbain est caractérisé essentiellement par le fait qu’il se trouve à la lisière de l’urbanité et de la ruralité. En général, les populations qui habitent la banlieue ne sont ni totalement rurales, ni totalement urbaines. Elles se sont, le plus souvent, installées en ville par le phénomène de l’exode rural. Ne pouvant pas trouver des créneaux porteurs d’activités génératrices de revenus au niveau de la ville, ces populations sont obligées de trouver des moyens détournés afin de se satisfaire. Ces moyens détournés de réalisation de soi peuvent prendre des formes très différentes. Les populations du monde péri-urbain viennent d’horizons ruraux différents pour s’agréger au niveau de la ville. Il y a, dès lors, un problème d’identité qui se pose parce que ce sont des individus qui appartiennent à des cadres sociaux différents qui se sont retrouvés dans cet espace péri-urbain. Vivant ensemble, ils sont obligés de négocier des valeurs communautaires leur permettant de mener une vie en équilibre et en harmonie. Dans cette phase de négociation de valeurs communautaires, on ne trouve pas toujours un consensus qui soit dynamique et fort. C’est pourquoi, on constate qu’il n’y a que les activités éphémères qui se développent dans ces milieux. Quelqu’un surgit pour fonctionner comme une sorte d’idole, quelque temps après, il est délaissé au profit d’un autre. Par conséquent, ce sont des gens qui se cherchent. Des gens qui n’ont pas une assise identitaire forte, structurée et établie de façon pérenne. Leurs réalités identitaires sont passagères. Ce sont des gens qui n’ont pas encore réussi à établir une communauté homogène, soudée, avec des valeurs fortes qui les structurent. C’est, justement, une situation de détresse culturelle que vivent les populations de la banlieue. C’est un déchirement existentiel et psychologique profond qui affecte ces différents acteurs. Etant plus ou moins coupés de leur propre origine, ils n’arrivent pas, malheureusement, à s’adapter à la ville. Voilà une situation particulièrement difficile que ces populations vivent au quotidien. Une situation qu’elles doivent négocier constamment pour parfaire leur cohabitation. Dans un tel contexte, l’individu se laisse facilement emporter par des vagues qui fonctionnent sous la forme de mode. De la musique, on passe aujourd’hui à la lutte. Mohamet Ndao Tyson, Balla Bèye, Boy Sèye, Balla Gaye n° 2 sont tous de la banlieue. Leur réussite dans l’arène fait rêver. C’est ce qui explique tout cet engouement constaté chez les jeunes qui sont dans une situation extrêmement précaire en termes d’identité forte. Ils sont confrontés à un problème de structuration de la vie communautaire pour déterminer la conduite à tenir. Lorsqu’un individu n’a pas cette identité forte, il devient très facile de le mobiliser dans des activités qui vont dans tous les sens. Il y a un phénomène de déplacement à plusieurs niveaux qui se manifeste. Sur le plan géographique et sur le plan économique, on assiste à des mutations constantes. Par conséquent, la banlieue est un milieu qui est essentiellement marqué par des déplacements socio-économiques et psycho-affectifs… Et dans un milieu marqué par des déplacements, c’est le nomadisme existentiel qui caractérise ses individus. Ce nomadisme fait qu’à chaque fois qu’il y a une vague forte qui se manifeste, les uns et les autres se laissent emporter par cette vague. Les populations de la banlieue n’ont pas une assise assez stable sur laquelle elles peuvent s’installer afin de structurer leur existence en fonction d’objectifs qui leur sont propres. Par conséquent, la lutte est en train d’emporter une bonne partie de cette jeunesse de la banlieue. Il y a aujourd’hui des lutteurs qui se manifestent et qui sont imposés par une certaine presse comme des références en termes de conduite et de réussite sociale. Une bonne partie de la jeunesse de ce milieu se laisse emporter par cette vague de nouvelles personnes considérées comme des idoles de la lutte. Elles incarnent la force physique et l’accès à une certaine richesse. Ces jeunes prennent alors ce raccourci que constitue la lutte parce qu’ils constatent que ce sont des millions qui y sont brassés.

Wal Fadjri : Le fait que cette jeunesse envahisse les écoles de lutte ou autres écuries ne constitue-t-il pas une menace pour l’école publique ?

Djibril Diakhité : Bien sûr. C’est d’ailleurs une réelle menace pour l’institution académique. En effet, il faut noter que les populations de la zone péri-urbaine incarnent, très souvent, une sorte de revanche contre l’élite intellectuelle. On avait tendance à dire que seule l’élite intellectuelle pouvait accéder au pouvoir et aux ressources. Par conséquent, il fallait étudier pour réussir dans la vie. Ceci n’est plus une évidence. Aujourd’hui, ce sont des gens qui sortent de nulle part et qui, le plus souvent, ont un niveau de scolarité plus ou moins faible, qui deviennent, en un temps record, des millionnaires. C’est alors une sorte de revanche contre l’institution académique qu’on remarque à travers leur réussite sociale. Le milieu urbain ou encore péri-urbain est toujours un milieu de révolte. C’est un milieu de révolte contre l’institution académique qui est une institution forte qui participe à la structuration de la société et à la fragmentation des classes sociales. Malheureusement, par la lutte, on est en train de perturber cette classification sociale que l’école a installée. Sur ce rapport, la lutte apparaît comme une forme de révolte, de revanche contre l’urbanité, disons, contre la réussite académique classique jusque-là connue comme modèle. Si ça continue sur ce rythme, on va assister à une sorte de désacralisation du système académique qui a un certain nombre de rituels qui accompagnent sa sacralité.. Lorsqu’on sort d’un milieu académique, on est, en principe, promu à un certain poste de responsabilité, à une certaine richesse. Or, si on se rend compte qu’avec la lutte, on n’est pas obligé de passer par ce circuit officiel que constitue l’école pour avoir une certaine situation sociale, il y a là une sérieuse menace qui plane sur l’institution académique. Les lutteurs bénéficient, de nos jours, une certaine estime sociale. Abraham Maslow a montré que ce qui mobilise l’individu, ce ne sont pas seulement les besoins physiologiques. L’individu a besoin d’estimer et d’être estimé par les autres. Or, par la lutte, il se trouve qu’on arrive à satisfaire ce besoin d’estime. Ce qui fait que ce besoin d’estime étant satisfait par la lutte, cela va avoir comme un phénomène de contre-coup, une sorte de remise en question de la scolarité. Par conséquent, du système académique au profit du sport, notamment par la lutte pour ce qui concerne le Sénégal. Il y a évidemment un gros risque à courir. Le fait de voir les classes, de plus en plus, délaissées au profit des plages totalement envahies par ces jeunes, à la recherche de muscles, peut constituer un raccourci qui permet de défier le caractère contraignant des institutions académiques. Les jeunes finiront par comprendre qu’il est tout à fait possible de gagner de l’argent en développant sa musculature seulement. On assiste déjà à ce phénomène. Les jeunes s’intéressent, de plus en plus, à des activités qui, au départ, étaient ludiques. La lutte était un jeu pratiqué après la récolte par des gens qui voulaient passer quelques moments de récréation. D’un simple jeu traditionnel, elle devient aujourd’hui un enjeu financier et politique. Constituant, dans une certaine mesure, une véritable rivale pour le système académique.

Wal Fadjri : Que faut-il faire alors pour éviter la désacralisation de l’école académique ?

Djibril Diakhité : Il n’est pas mauvais de développer le sport. Il n’est pas mauvais, non plus, de s’arc-bouter à un certain nombre de pratiques traditionnelles. La lutte, comme on l’a dit tantôt, est une activité qui fait recours à une tradition lointaine. Elle participe à la réhabilitation de notre identité et de nos valeurs culturelles traditionnelles. Si aujourd’hui, les pays asiatiques sont appelés pays émergents, si le Japon constitue ce qu’on peut appeler, malgré certaines ambiguïtés, un miracle, c’est parce que les pays émergents d’Asie se sont d’abord et avant tout, appuyés sur leur propre tradition. Par conséquent, si la lutte permet, dans une certaine mesure, de réhabiliter une tradition négro-africaine et pour ce qui nous concerne, une tradition sénégalaise, elle est un élément très important. Mais, pour des pays comme les nôtres, il faut donner à la lutte la place qui lui revient. Elle doit être considérée, d’abord et avant tout, comme une activité à laquelle on s’adonne après avoir été à l’école ou après avoir été au travail. La lutte pourrait permettre de lutter contre les dissensions sociales qui existent entre les différentes ethnies, entre différentes confréries ou différentes sous-confréries, en créant une sorte de trait d’union entre les différents groupes qui vivent au Sénégal. Quand on parle d’écurie Bul Faalé, d’écurie Sérère, d’écurie Hal Pular, etc., on se rend compte qu’autour de ces écuries, il y a des gens qui appartiennent à des ethnies différentes, à des classes d’âge, à des classes socio-économiques différentes et qui se mobilisent autour des mêmes écuries pour s’adonner à la lutte. De ce point de vu, la lutte constitue un trait d’union. Elle est une instance de resocialisation au terme de laquelle le problème des Etats-nations que connaissent beaucoup de pays africains, peut être réglé. Ce genre d’activités méta-éthniques favorise la solidarité pluriethnique. Le sport fonctionne et doit fonctionner comme une activité trans-ethnique. La lutte est une activité qui doit se faire non pas contre les activités génératrices de revenu, non pas contre les activités académiques, mais en synergie avec tout cet ensemble. Moi je verrai bien, dans nos systèmes éducatifs et en particulier à l’occasion des cours d'éducation physique, que la lutte soit prise en compte. Il faut que les jeunes soient initiés à la lutte pour qu’ils sachent qu’elle ne constitue pas un obstacle au développement de l'intellect. On peut parfaitement développer l'intellect en développant le corps. Comment faire pour créer une synergie entre la lutte, l'activité économique, l'activité éducative de manière à avoir un ensemble homogène où tous les acteurs se brassent et créent des sortes de trait d'union, des rapports forts entre eux, reste aujourd’hui une préoccupation. La solution à cette préoccupation permettrait d'installer la société, dans sa globalité, dans une situation d'équilibre plus ou moins acceptable.

Wal Fadjri : L'autre avantage de la lutte, c'est qu'elle a contribué à la diminution des agressions dans les banlieues. Etes-vous de cet avis ?

Djibril Diakhité : Les jeunes qui pratiquent la lutte, y vont avec un certain nombre d'attentes. Est-ce que toutes ces attentes exprimées par tous ces jeunes seront prises en charge totalement par cette activité qu’est la lutte ? On va se rendre compte, au fur et à mesure, qu’il va y avoir une caste qui fait des affaires au niveau de la lutte et vous aurez les autres, c'est-à-dire les pratiquants, qui vont être considérés comme des individus plus ou moins exploités par ces opérateurs. C’est une situation de frustration qui risque de se poser et qui peut avoir des effets fort dommageables aussi bien pour le monde de la lutte que pour la société. Devant des gens qui ont appris une certaine discipline et qui se sentiront, plus ou moins, frustrés parce qu’exploités, à dessein, par certains opérateurs, il y a là un risque à courir. A défaut d’être satisfaits, ces jeunes vont se retourner contre le cadre institutionnel de la République. Le problème se pose déjà sur la place publique. Vous voyez souvent des lutteurs qui sont en conflit avec certains promoteurs. Les petits lutteurs qui n'ont pas la possibilité, malgré toutes leurs attentes, d'accéder aux ressources et qui n'ont plus la possibilité de prendre les bateaux de fortune pour aller en Europe, il ne leur restera plus qu’à exprimer autrement cette surdose d'agressivité qu'ils ont gardée pendant longtemps. Et pour l’exprimer, ils risquent de s’attaquer au cadre institutionnel de la lutte ou en se révoltant contre la société. Est-ce que la lutte a gagné en structuration, en formalisation, de manière à prendre en charge tous ces jeunes en termes de formation, d'orientation, de connexion entre l'activité d'éducation et l'activité économique ? Voilà un certain nombre d'interrogations que la lutte n'a pas encore suffisamment pris en charge.

Propos recueillis par Mamanding N. SONKO
Source: Walfadji

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Samedi 28 Juillet 2007


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