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COLLOQUE INTERNATIONAL « PENSER LE FUTUR »: Que reste-t-il à la femme ?

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L’Ecole doctorale, ET.HO.S (Etudes sur l’Homme et la société), dirigée par Ramatoulaye Diagne, a suscité la réflexion autour de la problématique « Penser le futur ». Ce colloque qui a réuni philosophes, islamologue, sociologues, géographes etc, a, entre autres, questionné les progrès scientifiques qui aujourd’hui ont transformé l’homme et son environnement. Il suffit pour cela de jeter un coup d’œil sur les prouesses des biotechnologies avec ses embryons surgelés, ses banques de sperme etc, pour se demander ce qui reste à la procréation. « La femme et le dernier cauri », l’intitulée de la communication de Mme Aminata Diaw Cissé, sonne l’alerte.



Comment penser ce qui n’est pas ou qui n’est pas encore ? Comment lire l’avenir s’il ne nous reste qu’un dernier cauri entre les mains, ou pire, si nous perdons le dernier cauri ? Ces interrogations sont de la philosophe Mme Aminata Diaw Cissé qui cogite autour du sujet : « La femme et le dernier cauri », à l’occasion du colloque « Penser le futur », organisé par l’école doctorale ET.HO.S (Etudes sur l’Homme et la société), de l’Université Cheikh Anta Diop et dirigée par Ramatoulaye Diagne. Ainsi donc, l’exigence du« Penser le futur », c’est-à-dire ce qui n’est pas encore, ne saurait s’accommoder d’un quelconque attachement au présent, encore moins à des convictions toutes faites.

Pour la philosophe, « la mise à disposition du monde avec la mondialisation, la fin des utopies et des idéologies, la crise des mythes fondateurs de la modernité comme le progrès, la présence de l’homme jusque dans l’intimité du vivant par le biais des biotechnologies, donnent une résonance particulière à cet acte de penser le futur qui est désormais marqué du sceau de l’incertitude ».

Les biotechnologies en question

En effet, au cœur de la réflexion de la philosophe, les prouesses des biotechnologies qui ont ravalé au rang de chose ou d’artifice la femme qui perd, de jour en jour, sa place de mère avec ces utérus artificiels, ces seins siliconés, ces fessiers ou ces naissances in-vitro etc. Et à ce rythme, c’est son identité de femme qui est menacée. D’où l’enjeu du dernier cauri auquel elle doit s’accrocher pour ne pas se perdre. La mondialisation n’autorise la mise à l’écart d’une catégorie de femmes (notamment les africaines), puisque du fait de la pauvreté, le ventre de certaines d’entre elles est devenu une machine à procréer. Il (ventre) est « loué » à un couple de riches - incapable d’avoir des bouts de bois de Dieu - le temps de l’enfantement. « En s’emparant du corps de la femme, les biotechnologies assiègent le corps social, manipulent et dénaturent les valeurs, vident les symboles de leurs sens et surtout ébranlent les deux piliers sur lesquelles a reposé jusqu’ici la civilisation humaine, à savoir la généalogie et la transmission en dehors de l’utérus artificiel qui n’est pour l’instant qu’une hypothétique technique de création, ces biotechnologies sont quasiment des réalités d’aujourd’hui », explique Mme Aminata Diaw Cissé.

L’entrée en effraction de l’homme au cœur du vivant nous oblige, selon elle, à nous intéresser à la génération que Françoise Héritier définit comme la face cachée de la démocratie. Le corps de la femme devient alors le champ d’application des biotechnologies « Le stockage d’embryons surgelés, les banques de sperme, la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui, le clonage, le travail sur le gène, l’utérus artificiel, etc. sont aujourd’hui autant d’acquis modifiant fondamentalement notre rapport à la génération avec des conséquences simplement insoupçonnables », soutient Mme Aminata Diaw Cissé.

Les portes de l’espace public et de la citoyenneté

Le fait de reconnaître à la femme le droit de contrôler sa fécondité, de parler au nom d´un tiers en décidant si oui ou non elle va garder son fœtus constitue, de l’avis de la philosophe, en effet une révolution si l´on en croit ce propos de Marie Blanche Tahon : « on voit en effet mal comment accorder aux femmes le soin de décider du sort du tiers qu´est le fœtus, comment leur accorder une majorité morale en leur reconnaissant la liberté d´enfanter ou non, et, dans le même temps, continuer de leur refuser de parler et d´agir au nom de leurs concitoyens majeurs ». Ainsi, en se délestant de son destin biologique, la femme, explique Mme Aminata Diaw Cissé, s’ouvre les portes de l’espace public et de la citoyenneté, et « ne va pas tarder, au nom de la différence des sexes, à interroger et l’universel abstrait (Olympe de Gouges et la déclaration universelle des droits de la femme et de la citoyenne) et la représentation politique pour revendiquer la parité ».

La faute à la mondialisation

Mais la philosophe sait qu’on pourrait lui objecter que dans le fond les questions évoquées ne concernent pas les africains. Et que la pauvreté, le sida, l’analphabétisme, l’absence de sécurité alimentaire et d’infrastructures, la mal gouvernance, l’inculturation de la démocratie sont nos urgences pour aujourd’hui, voire peut-être encore pour demain. Cette objection, aussi pertinente soit-elle, semble, aux yeux de la philosophe, tout de même irrecevable au nom de l’arrachement au présent. Certes, pour Mme Aminata Diaw Cissé, les progrès accomplis avec les biotechnologies sont sans aucun doute à louer mais ils doivent s’accompagner d’une éthique de la responsabilité qui seule peut nous permettre de nous réapproprier notre futur.

L’exemple de Penda et la Grande Royale

C’est dans cette logique qu’elle montre en exemple Penda des Bouts de bois de Dieu et la Grande Royale de l’Aventure ambiguë. Ces deux femmes ont , dit-elle, indubitablement en partage le souci d’autoriser le changement, grâce à la conscience de ce qu’elles doivent, non au passé mais à l’avenir. « Ce qu’elles transmettent c’est paradoxalement ce qu’elles n’ont pas reçu et qui est la tradition si nous nous référons à la définition qu’en donne Souleymane Bachir Diagne (Sénégal Trajectoire d’un Etat), c’est-à-dire ce qui est digne d’être transmis », fait remarquer la philosophe. Dans ce cas, dira Mme Aminata Diaw, le dernier cauri qui nous reste nous oblige à inventer un futur : « Ce futur à inventer exige de nous, non pas à esquisser des questions parce qu’elles ne sont pas de notre culture ou de notre terroir, mais de nous les approprier parce qu’elles sont de toutes les cultures ».

Le temps pour éviter les erreurs d’interprétation

Le souci de la maîtrise du temps s’explique par cette volonté inébranlable de l’homme de connaître les mécanismes de fonctionnement de son environnement. L’on peut alors comprendre toute la portée de la communication de Abdou Salam Fall (Lartes/Ifan) et de Philippe Antoine (Ird) : « Le temps, variable nodale dans les études longitudinales : le renouveau de l’analyse biographique ».

Ils partent du constat que l’indétermination du temps d’observation est ainsi à l’origine de bien des erreurs d’interprétation. « Dès lors que l’on veut mettre en rapport un événement avec un autre, avec telle ou telle caractéristique de la population, on devrait toujours commencer par se donner les moyens de les situer correctement dans le temps, les uns par rapport aux autres, et s’efforcer ensuite de concevoir des modèles d’analyse qui tiennent compte du temps », expliquent-ils.

Il en découle, à partir de ce moment, que l’analyse causale, nœud gordien des sciences sociales ne peut être approchée, selon eux, que si le temps est correctement pris en compte. Ainsi donc, « l’analyse biographique donne une impulsion supplémentaire au va-et-vient incessant entre la vérification des théories et la recherche de nouvelles explications ».

Quant à l’analyse longitudinale qui rétablit les interférences, permet de relier le passé et le reste de nos jours : pour une approche systématique ou les processus sociaux à long terme ! « Avec les variables indépendantes évoluant dans du temps, on tente de suivre le processus au fur et à mesure qu’il se déroule, en s’affranchissant à chaque étape de l’effet des changements de situation survenant dans la vie des enquêtés », expliquent-ils. Par conséquent, chaque fois qu’une caractéristique variant dans le temps est analysée à travers un modèle qui, lui, ne tient pas compte du temps, les résultats risquent fort de conduire à une interprétation erronée de la réalité, font remarquer les deux chercheurs.

Penser le futur : Entre la fiction et la réalité

Mais comment « Penser le futur », en s’intéressant aux pas de géants effectués par les progrès scientifiques ? Le Pr Abdoulaye Elimane Kane a tenté une réflexion sur le sujet, à travers sa communication : « Progrès techniques, rationalité et incertitudes. Les philosophies de la technique et l’âge d’or de l’humanité ».

Penser le futur, dit-il, peut difficilement se départir de la nécessité de conjuguer fiction et réalité . Même dans une perspective délibérée de construction d’une utopie l’ on ne peut faire fi d’un référentiel qui soit au moins une critique ou un rejet de la réalité présente.

Il montre que l’idée de progrès humain fait partie des objets récurrents voire permanents de la réflexion philosophique. Elle est marquée, soutient le philosophe, depuis ce qu’il est convenu d’appeler LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES par un débat autour d’un certain nombre de questions majeures. La Première est celle de savoir si l’age d’or de l’humanité se trouve dans le passé ou dans le futur ? Il fera remarquer que nombre de penseurs de la Renaissance, les philosophes des Lumières et les tenants du positivisme et du scientisme du 19esiécle ont sans relâche associé progrès et futur.

Simondon et Ruyer : le duel du réel

La seconde question : sur quels principes et quels ressorts repose la thèse selon laquelle, le meilleur de l’existence humaine est à venir ? « Ici on enregistre une réponse à double détente. Cette croyance est fondée d’une part sur la certitude de rationalité et donc de la prévisibilité du progrès technique et d’autre part sur le caractère ILLIMITE de ce progrès .Certains philosophes de la technique avancent des arguments autres que celui de la stricte rationalité pour nuancer ou fonder leur adhésion à cette idée de progrès », soutient le philosophe.

Le Pr Abdoulaye Elimane Kane retient ainsi sur les termes du débat qui opposa Raymond Ruyer à Gilbert Simondon, sur cette question, à travers la Revue de métaphysique, en 1958. Ruyer, dit-il, soutenait dans un article intitulé « Les limites du progrès humain » que le progrès des techniques est limité, pour les raisons suivantes.. Que l’accélération de l’évolution des techniques est un fait inédit qui date seulement du 16e siècle, mais que cette accélération est passagère , parce que comme le développement du langage humain, après une phase de croissance exponentielle suit une phase d’automatismes répétitifs où l’on crée moins ». Autre argument de Ruyer le progrès technique sera limité par la raréfaction des financements et de l’énergie En revanche, pense notre philosophe, l’espoir du progrès humain peut être cherché du côté de la vie culturelle, esthétique et religieuse, car soutient-il, les jeux et les fantaisies de la vie qu’il résume dans l’expression « art vital », n’a pas de limite.

La thèse de Gilbert Simondon est tout autre. Ce dernier affirme au contraire le caractère illimité du progrès technique et considère que le rythme de celui-ci n’est pas connaissable par anticipation. Pour quelles raisons ?, se demande le Pr Abdoulaye Elimane Kane. De l’avis de Simondon, la technique relève de quelque chose de primitif, de l’ordre du biologique. Il affirme que le « vrai progrès humain se trouve en effet ailleurs, c’est-à-dire dans la capacité de l’homme de penser et se préoccuper de l’ensemble des facteurs qui entrent en ligne de compte. Et cette tache à son avis, il revient à la philosophie de la formuler parce que habituée à penser l’idée de totalité ».

Les techniques à la barre de la pensée philosophique

Le Pr Abdoulaye Elimane Kane fera surtout remarquer que le débat sur le caractère illimité ou non du progrès humain fondé sur la prévisibilité des avancées de la technique ne peut manquer de porter sur les ratés les échecs, les méfaits de celle-ci. « Si la prévisibilité du progrès est fondée sur la rationalité comment expliquer ces ratés, ces échecs et ces méfaits ? Ces effets négatifs sont-ils également prévisibles ? Et si oui ,pourquoi ne les empêche t-on pas de se produire ? », s’interroge le philosophe. Ainsi donc, à la barre de la pensée philosophique, les techniques à la fois révélatrice de l’essence de l’homme, sont soupçonnées ou accusées d’être une menace réelle ou potentielle pour l’homme. « La technique est manifestation de la créativité de l’homme et n’existe que dans un univers humain .Elle est aussi pouvoir de l’homme sur la nature et pouvoir de l’homme sur lui-même susceptibles d’effets les plus contraires. C’est dans les interstices de ce paradoxe réel ou supposé que sont formulées les attentes ou les craintes du futur à partir des enseignements du passé et du présent », souligne le philosophe.

Le grain de sable

Mais penser le futur, c’est forcément être dans une position d’attente et de crainte. Et pour éclairer la vision des philosophes de la technique sur cette problématique, le Pr Abdoulaye Elimane Kane a fait un petit détour dans le domaine des sciences sociales en prenant un exemple qui sera de nature à illustrer la part qui revient à cette relation paradoxale entre attente et crainte.

Il s’est inspiré des travaux de Alain Minc, énarque et essayiste français de renom, qui a publié un ouvrage dont le titre est révélateur : DIX JOURS QUI EBRANLERONT LE MONDE. L’un des chapitres de ce livre est intitulé : Le jour où la France aura plus d’habitants que l’Allemagne. L’auteur conjecture ce que seront les rapports de forces en Europe et entre pays de l’Union lorsque cette hypothèse deviendra réalité et affirme dés l’entame de son propos « la population française dépassera vers 2050 la population allemande, évènement qui ne s’était jamais produit depuis la proclamation de l’empire allemand en 1871 ». Il prend, poursuit le philosophe, la précaution de préciser que « la démographie est une discipline lente et lourde et les changements de cap sont peu probables ».

Pourtant il annonce péremptoire , « Ce n’est ni une hypothèse ni une métaphore mais une quasi-certitude ». La conclusion de l’étude se fonde sur le constat d’une politique d’immigration de la France plus restrictive compensée par un taux de natalité plus important et stable. En 2050 donc la France passerait devant l’Allemagne et deviendrait la première puissance de l’union européenne, affirme Alain Minc, avant de se poser cette question : « Un grain de sable peut-il bloquer cette heureuse perspective ? » C’est à ce niveau que se situe la véritable motivation de la communication du Pr Abdoulaye Elimane Kane.

Une question épistémologique et éthique

Le grain de sable préfigure l’accident, un concept à la fois philosophique et scientifique. « Penser le futur intègre donc l’impératif de mettre dans une même équation à la fois des facteurs liés aux régularités et des facteurs liés aux accidents. L’intention de faire advenir le futur ne peut occulter par conséquent la nécessité de penser les alternatives liées à l’accident c’est à dire une réalité du futur différente de la perspective souhaitée. De ce point de vue lors que Alain Minc parle d ‘’heureuse perspective’’ on peut lui demander ‘’ heureux’’ pour qui ? Car il est bien évident que le bonheur de la France serait dans le cas étudié corrélatif du malheur de l’ Allemagne Et réciproquement », fait remarquer le philosophe.

Cet exemple montre, selon lui, que penser le futur et penser le devenir de l’homme est à la fois une question épistémologique et une question éthique .Car c’est penser le progrès humain en intégrant dans cette pensée ce qui peut le favoriser et ce qui peut l’entraver.

Loin d’être une simple contradiction, nous avons affaire plutôt ici à un dilemme proprement humain. « Comment, sans renoncer au progrès technique éliminer le spectre des catastrophes qu’il engendre ? Et d’où vient-il qu’il les engendre ? Et enfin, leur engendrement est-il inéluctable ? », s’interroge le philosophe.

De Platon à Darwin, sur des matières différentes, fera remarquer le Pr Abdoulaye Elimane Kane, la tendance principale est d’établir un lien entre rationalité et ordre, au motif déclaré ou non que, à l’image du vivant, ce à quoi aspire le collectif social, c’est son maintien, sa survie en tant qu’entité ,conformément à un principe implicite de finalité qui se trouve être justement un principe d’ordre.

L’enjeu de la liberté et de la démocratie

La question qui se pose alors, à l’humanité est celle de savoir « si étant ainsi informées et averties, nos sociétés sont disposées à prendre les mesures appropriées pour préparer le monde à venir dont certains linéaments sont lisibles dans l’ambivalence des progrès techniques ? » ; se demande le philosophe, tout en poursuivant : « comment concevoir et pratiquer durablement et substantiellement une philosophie qui subordonne le progrès technique à nos raisons de vivre , à la place d’une logique dominante de l’intérêt, perçue comme aiguillon du désir de perfectionnement illimité des techniques ? ».

Nul doute que la préoccupation qui se profile derrière ces interrogations est celle de la liberté et de la démocratie. C’est vrai, des penseurs comme Bergson, O. Spengler, Heidegger et dans une certaine mesure Freud, ont exprimé, dit-il, leur crainte quant au risque de déchéance de la civilisation occidentale, au regard du rôle décisif joué par la science et la technique dans cette tendance négative qui marque aujourd’hui le progrès.

Nombre d’entre eux n’ont pas caché leur pessimisme quant à la possibilité de concilier la liberté avec la recherche de l’efficacité ainsi que l’utilitarisme qui guident et contrôlent le progrès technique.

Le refus du pessimisme

Mais le philosophe Abdoulaye Elimane Kane se refuse de tomber dans le pessimisme tout en ayant à l’esprit tous ces avertissements qui concourent à montrer qu’il est question à la fois de la survie de l’humanité et d’un problème posé à la démocratie. Ainsi, il trouve la réponse à la question : comment penser le futur et subordonner l’apport des sciences et des techniques à la question du sens ? dans « l’art de la vie » et le rôle de la philosophie, tels que perçus par Raymond Ruyer et Gilbert Simondon. Grâce à cette vision, et surtout à son appropriation, l’humanité peut tendre vers plus de sagesse.

Le Futur vu par l’Islam

En islam, le credo (al-‘Aqîda), enjoint de croire au décret immuable et à l’inéluctabilité du destin. Ainsi, la croyance au Ghayb, que certains traduisent par ’’mystère incommunicable’’, considère le futur comme un mystère incommunicable.

L’attitude fataliste qui verrait le futur comme une simple fiction dont se servirait Satan pour détourner les gens de la « voie droite » (al-Sirât al-Mustaqîm) est, selon Abdoul Aziz Kébé, la résultante de cette sacralisation d’un savoir hérité des anciens vertueux, al-Salaf as-Sâlih, et qui suffirait à être la norme ad vitam aeternam.

« Cela tend à limiter seulement, en islam, le temps, au Présent et au passé. Pour ce courant, le futur est scellé pour toujours et le seul futur qui mérite qu’on y pensât est la résurrection et tout ce qui lui est connoté en événements. Cette attitude de glorification du passé et de tension craintive pour un futur eschatologique ne traduit-elle pas une incapacité à répondre aux questions factuelles de façon satisfaisante », s’interroge-t-il . C’est chez le Pr Souleymane Bachir Diagne (livre : Comment philosopher en islam) qu’il est allé chercher la réponse à son interrogation : « l’évocation des origines peut se traduire en une crispation sur la volonté à tout prix de reproduire ce qu’il en était en ces temps-là, celui de l’âge d’or, de la première génération. Cette attitude revient à croire que la fidélité signifie l’imitation servile d’un modèle. Ce qui est tout simplement impossible car le modèle que l’on se donne ainsi est toujours reconstitué, c’est-à-dire fabriqué ».

Interroger la notion du temps

Pour mieux cerner son sujet, Abdoul Aziz Kébé a d’abord interrogé la notion de temps en articulant les points de vue des théologiens et ceux des philosophes de manière à en saisir les nuances et les fonctionnalités chez chacun. C’est ainsi qu’il montre la relation que les arabes entretenaient avec le temps. Cette relation, dit-il « excluait toute relation avec le futur dans le sens d’une vie post mortem. Contrairement aux religions traditionnelles africaines qui, selon certains anthropologues, croyaient à la vie future, les arabes étaient plutôt des matérialistes (Dahriyyûn), qui ne croyaient ni à la résurrection, ni au châtiment ni à la rétribution sous quelques formes que ce fût ». De ce point de vue, le temps était divisé en un passé qui retrace le geste des tribus et un présent qui signifie l’existence de celle-ci. Ainsi, les expressions « Asâtîr al-Awwalîn », l’interrogation « Man yuhyil ‘izâm wa hiya ramîm ? » sont des indicateurs de l’absence du futur dans le sens d’une vie après la mort. « Or, la non-croyance à ce futur pourrait expliquer que chez les arabes l’avenir soit seulement limité à la prévision magique des événements qui se profilent en procédant à des opérations divinatoires. Le futur n’est pas compris comme un continuum du Présent, une conséquence des facteurs qui structurent la marche des sociétés et sur lesquels les hommes et les femmes ont la faculté d’apporter des modifications, pas par leurs incantations mais par leurs actes », explique l’arabisant

Des changements dans la cosmologie

Par contre, explique Abdoul Aziz Kébé, avec l’avènement de l’islam, une dimension nouvelle du temps s’introduit dans la cosmologie. Non seulement, le temps devient ressource et continuité du moment présent mais il trace une trajectoire vers le futur ; ce qui offre un nouveau sens à l’existence. « Cependant ce sens reste aussi trop fortement lié à la croyance que le futur est « impénétrable », il est un « absent », un « inexistant » dans le monde du réel (âlam al-Sahaâda). Il est un Ghayb. Cet ancrage dans l’impénétrabilité du futur l’enferme et le rend inaccessible à la « connaissabilité » de ses contours. De ce point de vue, tout effort d’anticipation sur le réel serait une tentative de « dévoiler » (Kashf) l’inconnaissable (al-Ghayb). Ce qui, du point de vue des rigoristes, est blâmable », soutient-il.

On s’aperçoit donc qu’il y a une évolution dans la conscience arabe relativement aux temps. Il y a celui qui s’écoule, s’étend, s’accomplit dans un moment présent, dans une vie immédiate, al-Hayât al-Dunyâ. Il y a celui qui lui succède et qui se poursuit dans le futur dans une vie post mortem, al-Âkhira. « Entre les deux temps et dans leur déroulement respectif, les événements se situent dans une zone insaisissable, inconnaissable, al-Ghayb », souligne l’arabisant.

« Lire l’avenir », « prédire l’avenir » et penser le futur.

En effet, l’approche du futur fondée sur l’observation, l’analyse, l’étude de l’évolution des choses dans les circonstances précises et leur probable situation dans le temps à venir, est une démarche purement intellectuelle. Ce temps à venir, n’est pas le temps du cycle cosmique qui est immuable, mais le temps du mouvement de la société des hommes et des femmes qui est mouvant et changeant, matériel et objectif, relève Abdoul aziz Kébé. Il fera surtout remarquer la confusion dans laquelle des penseurs s’empêtrent en étant incapables de montrer la ligne de démarcation en « lire l’avenir », « prédire l’avenir » et penser le futur.

« Il faut en effet faire une distinction entre « lire le futur » et « penser le futur ». Dans le premier terme on a une prétention de déchiffrer des signes inaccessibles au commun des mortels sur la base d’une qualité exceptionnelle dont on serait privilégié. Dans l’autre cas, il s’agit de procéder à une activité de l’esprit sur la matière qui se meut dans l’espace et le temps par le jeu des contradictions. Là, les normes sont accessibles à tout celui qui fait l’effort de les maîtriser alors que là-bas, on se drape de dons et de qualités surnaturelles. On peut dire, avec Souleymane Bachir Diagne qu’il s’agit d’avoir une intelligence de la « vie qui est mouvement » et dans ce sens, « le temps comme histoire est maître de vérité pour diriger vers l’avenir », explique-t-il.

Les dimensions du Ghayb

Pour les théologiens musulmans le « futur est assimilé au Ghayb, c’est-à-dire au monde invisible, ce que l’on ne peut percevoir ni par la vue ni par argumentation ». Mais l’autre dimension du Ghayb est crollée, dit-il, à une autre où l’inconnu relatif et momentané diffère de l’inconnaissable ou de l’invisible. « Dans ce cas, il est réductible et il pourrait devenir connaissable sur la base des facteurs d’observation, de relation objective entre les éléments des phénomènes connus et des effets liés aux causes en tenant compte des variables. C’est cette dimension du Ghayb qui est le champ du futur en tant que continuité du présent dans un sens positif ou négatif et sur lequel on peut apporter une modification », souligne Abdoul Aziz Kébé.

On peut donner quelques exemples en explorant la physique, la météorologie, la démographie, etc. pour voir que la bonne observation du temps présent et des variables qui affectent certains facteurs conduisent à plus ou moins terme, suivant le temps de maturation des choses à tel effet. Cette projection dans le futur, cette anticipation du possible, n’a rien à voir avec la divination qu’interdit l’islam quel qu’en soit le procédé. Sans cette préoccupation du futur, il serait superflu de procéder à des observations du présent, à des expériences pour déterminer le cours des choses selon les variables. Et on ne serait pas arrivé à cette maîtrise de la science de la terre et de la vie qui facilite le bien-être.

L’homme entre destin et responsabilité

D’un autre côté, l’arabisant a « pensé le futur » en l’articulant à la croyance au destin. « Articuler la croyance au destin et la responsabilité humaine dans le devenir serait-il impossible ? Le destin est-il scellé au point que l’homme n’ait plus d’emprise sur le temps présent à fortiori sur le futur ? », s’interroge-t-il.

En passant en revue les productions des théologiens sur la responsabilité de l’homme quant à son devenir, c’est-à-dire quant à sa propre destinée, il s’aperçoit qu’il y a une divergence entre les tenants du déterminisme absolu et les tenants du déterminisme relatif ou même nul.

De toutes les façons, dira Abdoul Aziz Kébé, même si la « volution » de Dieu est un principe auquel le musulman croit, cela ne le libère point de sa responsabilité comme le disent bien les Mu’tazila. « Au demeurant, l’étude de la sunna du Prophète montre un rapport avec le réel plutôt rationnel, même si Lui a enseigné la croyance au destin. L’épisode de la fécondation des dattiers de Médine à l’issue de laquelle il avait déclaré « vous connaissez mieux que moi les affaires de votre monde » en est un exemple », souligne-t-il, avant d’ajouter : « Cet exemple, tiré de la vie même du Prophète indique que la responsabilité de l’homme est bien engagée dans les contours du destin. Son action dans le temps présent est clairement apparue ici comme une pression sur le cours des choses qui se révéleront demain, dans le Futur ». Le récit de Joseph qui a, en prévenance du Futur, établi un plan d’épargne de produits céréaliers pour assurer une sécurité alimentaire en prévoyance d’une disette qui se profilait est aussi une autre illustration, dit-il, de ce rapport au destin et au futur.

Le futur qui donne sens à la vie

En conclusion, Abdoul Aziz Kébé montre que le futur que le Coran établit dans la grille du temps, celui de la vie après la mort, étend le temps. Il n’est plus limité au passé et au présent, mais il appréhende le futur qui donne un sens à la vie. « Et cette dimension du sens est plus qu’importante puisque, aujourd’hui, c’est la même quête de sens qui invite à penser le futur, en tant que projection du présent, mais projection modifiée, par un savoir avéré ou tout au moins des informations objectivement traitées, pour une vie meilleure. Ce qui n’a rien à voir avec les hésitations divinatoires ou les trébuchements astrologiques. Ce qui n’est pas non plus une entorse à la croyance au Ghayb », souligne l’arabisant.

Pour un encadrement pluridisciplinaire

Ce discours a été prononcé par Mme Ramatoulaye Diagne, Directrice de l’Ecole doctorale, ET.HO.S (Etudes sur l’Homme et la société), à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du colloque « Penser le futur » tenu à l’Ucad II.

Depuis le 1er octobre 2008, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar est officiellement entré dans le système LMD. Sept écoles doctorales ont été mises en place et nous fêtons aujourd’hui la Journée scientifique de l’Ecole doctorale ET.HO.S (Etudes sur l’Homme et la société).

Qu’est-ce qu’une Ecole doctorale ? La Palisse dirait, c’est l’Ecole qui s’occupe du doctorat, des thèses, donc de la partie D du système LMD. Mesdames, Messieurs, honorables invités, il vous est sans doute arrivé d’assister à une soutenance de thèse dont les membres du jury appartenaient à des disciplines différentes. Si l’éclairage de chacune de ces disciplines avait pu être apporté pendant l’élaboration même de la thèse, celle-ci aurait sans doute été meilleure. Un encadrement meilleur parce que pluridisciplinaire, tel est l’un des objectifs majeurs d’une Ecole doctorale.

Désormais, le doctorant est certes encadré par un ou deux Directeur(s) de thèse, mais au sein d’une équipe pluridisciplinaire. En effet, une Ecole doctorale est essentiellement constituée d’équipes dans lesquelles des chercheurs venus d’horizons divers travaillent ensemble autour d’axes de recherche clairement définis. Des géographes, des philosophes, des historiens, des sociologues, des juristes, des islamologues etc. travaillent ensemble au sein de l’Ecole doctorale ET.HO.S.

Ce travail en équipe garantit, non seulement un meilleur encadrement du doctorant, mais aussi une meilleure organisation de la recherche. Le troisième objectif, et non le moindre, est justement la valorisation de cette recherche, non seulement à travers des publications scientifiques de haut niveau, mais aussi à travers l’élaboration de stratégies pouvant contribuer à une prise en charge plus adéquate des maux et défis auxquels notre société est confrontée. Car l’Ecole doctorale ET.HO.S se veut avant tout un lieu de réflexion, d’étude de l’homme et de la société.

Bacary Domingo Mane
Source SudQuotidien

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Jeudi 18 Juin 2009





1.Posté par Mouss le 18/06/2009 09:36

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